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Ce qui a besoin de grandir pour te faire vibrer ne t'appartient pas

Sénèque contre Sade : l'ordre qui tient dans le temps ou la transgression qui s'use et doit sans cesse grandir pour continuer à faire vibrer.

Sénèque, Marquis de Sade

Registre : cet article restitue une thèse du Marquis de Sade, auteur sensible. Tout est attribué, au discours indirect, sans caution ni condamnation. Le mécanisme décrit, la transgression comme moteur de plaisir et son escalade nécessaire, est traité comme mécanique décrite par l’auteur, jamais comme un jugement moral.

Il y a un moment précis, dans n’importe quelle discipline tenue, où l’effet s’émousse, où ce qui faisait vibrer hier ne suffit plus tout à fait aujourd’hui. Le réflexe le plus commun, à cet instant précis, consiste à chercher plus fort, plus intense, plus loin, plutôt qu’à revenir vers ce qui construisait vraiment. Deux textes, séparés par des siècles et par tout ce qui peut séparer deux visions du monde, situent pourtant leur diagnostic exactement au même endroit, la frontière entre l’ordre et le désordre intérieur, mais ils y voient chacun la source opposée de ce qui fait vibrer un homme.


La question

Le souverain bien, l’harmonie de l’âme, la fermeté qui ne se rature jamais, voilà ce que l’un pose comme condition du bonheur véritable. Le vice, seul fait pour faire éprouver à l’homme la vibration la plus intense, voilà ce que l’autre pose comme seule source de sensation authentique. Les deux ne peuvent pas avoir raison de la même manière, et pourtant les deux décrivent, avec la même précision, un mécanisme réel.

Ce que disent Sénèque et Sade

Sénèque construit toute son opposition entre la vertu et la volupté autour d’un même critère, la stabilité dans le temps, jamais la qualité sensorielle brute de l’expérience elle-même. Le souverain bien, c’est l’harmonie de l’âme, car les vertus doivent toujours se trouver où se trouvent l’accord et l’unité, le désaccord étant le propre des vices. La vertu se caractérise chez lui par une fermeté qui ne se rature jamais, des résolutions qui, une fois prises, tiennent sans reprise possible. La volupté, à l’inverse, est décrite comme un mouvement sans la moindre fixité possible, y aurait-il jamais fixité dans une chose dont l’essence même est le mouvement, une volupté qui s’éteint précisément à son propre sommet, au moment où elle atteint son intensité maximale. L’opposition que Sénèque construit ne passe jamais, dans ce texte précis, par une théorie du masculin et du féminin comme telle, elle passe par des images de lieux, un espace ouvert contre un espace fermé, par la fermeté psychologique opposée à l’hésitation, et par la durée, la permanence opposée à l’extinction rapide.

Sade, à l’endroit exact où Sénèque situe le bonheur, situe au contraire l’extinction de toute sensation authentique. La formule est portée par l’un de ses personnages les plus emblématiques, dans ce qui constitue l’exposé philosophique le plus complet du roman, ils m’ont convaincu que le vice était seul fait pour faire éprouver à l’homme cette vibration morale et physique, source des plus délicieuses voluptés, je m’y livre. La mécanique précise que ce texte place derrière le mot vibration mérite d’être suivie pas à pas, en registre de savoir, comme description d’un mécanisme plutôt que comme position à endosser. Le plaisir, dans ce système, ne réside jamais dans l’objet lui-même, mais entièrement dans la transgression qu’il permet. Un autre personnage du même roman le formule sans détour, je bande à faire le mal, je trouve au mal un attrait assez piquant pour réveiller en moi toutes les sensations du plaisir, et je m’y livre pour lui seul, sans autre intérêt que lui seul, et plus radicalement encore, c’est pour le mal seul qu’on bande et non pas pour l’objet, en telle sorte que si cet objet était dénué de la possibilité de nous faire faire le mal, nous ne banderions plus pour lui. Le désir, dans cette logique, n’a jamais pour cause la beauté ni même le corps, il a pour cause la seule idée de la transgression, l’objet ne servant jamais que de support à cette transgression. Cette vibration reste double, à la fois morale et physique, et c’est là que le mécanisme se révèle le plus retors, la secousse physique reste inséparable d’une secousse morale, non pas le remords, mais l’excitation propre au franchissement même de l’interdit, l’idée du crime, selon le texte, ayant toujours su enflammer les sens et conduire à la jouissance. La conscience d’enfreindre une règle n’éteint donc jamais le plaisir dans ce système, elle le porte au contraire à incandescence.

C’est cette mécanique précise qui rend nécessaire, dans le texte de Sade, une escalade continue. La satiété pousse toujours le personnage plus loin, on est las de la chose simple, l’imagination se dépite, et la petitesse de nos moyens nous ramène à des abominations toujours plus intenses. Le plaisir simple s’use rapidement, seule la transgression sans cesse renouvelée parvient à maintenir la vibration à son niveau initial. Il faut rester précis sur ce que le texte affirme réellement, il ne prétend jamais que toute vibration viendrait du vice, il affirme seulement que la vibration la plus intense, celle qui survit à la satiété, vient de la transgression seule. Le plaisir vertueux existe bel et bien dans ce système, mais il y reste tiède, simple, rapidement épuisé.

Ce qui résiste

Les deux textes s’accordent, malgré leurs conclusions opposées, sur un point qui rend leur tension plus nette encore, tous deux font dépendre l’intensité d’un état affectif de sa relation à un ordre, jamais de sa seule qualité sensorielle brute. Ni l’un ni l’autre ne dit que le plaisir physique, pris isolément, serait ce qui compte réellement. Sénèque définit le bien véritable par sa stabilité, Sade définit le plaisir le plus fort par sa relation à une limite qu’il faut activement franchir. Les deux évacuent donc, chacun à sa manière, l’hédonisme simple au profit d’une structure, chez Sénèque cette structure qui produit le bonheur est l’accord, la constance, l’absence de rupture, chez Sade la structure qui produit la vibration la plus forte est précisément la rupture elle-même, à condition qu’elle se renouvelle sans cesse pour ne jamais s’émousser.

C’est précisément cette précision sur l’escalade nécessaire, chez Sade, qui rend la comparaison avec Sénèque la plus instructive, indépendamment de tout jugement porté sur le contenu de chaque position. Un système qui tire sa vibration de l’ordre et de la constance n’a structurellement jamais besoin d’escalade pour se maintenir dans le temps, la fermeté ne s’use jamais par la répétition, elle se confirme au contraire à chaque fois qu’elle se répète. Un système qui tire sa vibration de la transgression, à l’inverse, est structurellement voué à l’escalade perpétuelle, puisque chaque franchissement, une fois intégré et devenu familier, cesse par définition même d’être une transgression et perd, du même coup, tout son pouvoir. La différence entre ces deux architectures n’est donc jamais seulement une différence de valeur, l’une jugée supérieure à l’autre selon tel ou tel critère moral, c’est une différence de stabilité pure dans le temps, l’une des deux architectures, par sa seule logique interne, ne pouvant tout simplement jamais rester statique bien longtemps.

Ma position

Ce qui me fait vibrer vient à 90% de l’ordre et de la constance, c’est ça qui construit vraiment. Le franchissement d’une limite peut être jouissif sur le moment, mais ce n’est jamais là que je bâtis quoi que ce soit, sauf quand une peur se cache derrière cette limite, et ces peurs-là, je les connais déjà pour la plupart. L’escalade, chez moi, elle est repérable et localisée : le sexe, quand je reprends une activité sexuelle après une période d’abstinence, et les excitants, café, nicotine. Le domaine où je confonds le plus intensité et valeur, c’est le travail, et j’ai déjà le geste pour en sortir : l’intensité dépend de mon degré d’implication, la valeur est subjective et je m’en détache. Une fois qu’un travail est livré, il ne m’appartient plus, donc il n’a plus de valeur à mes yeux, seulement aux yeux des autres. L’architecture que je veux pour ma vie, c’est celle qui se confirme par la répétition, elle intègre mon identité au lieu de m’éloigner de moi-même. Et embrasser l’ennui, cette compétence que je vise comme presque divine, je la pratique déjà, par exemple sur le balcon, à regarder simplement le paysage. Mais je veux aller plus loin : des sessions chronométrées où je m’assois sans rien faire du tout, en montant en durée et en difficulté avec le temps.

Ce qui doit grandir à chaque fois pour te faire vibrer encore ne t’appartient pas, ça t’utilise. Ce qui se confirme par la répétition, ça, c’est toi.

— Makaya