La bourse ne construit pas ta fortune, elle la garde
Les intérêts composés sont-ils le moyen de bâtir une fortune à partir de rien, ou un outil qui ne fonctionne déjà qu'à condition d'être riche ailleurs ?
Une somme d’argent se libère, un bonus, une vente, un projet qui commence enfin à rapporter, et une seule question se pose, jamais formulée aussi crûment, mais toujours présente, qu’est-ce que j’en fais. Deux voix répondent, et elles s’adressent apparemment à la même situation avec la même autorité. La première dit, place-la, diversifie, laisse le temps et le marché faire le travail, les fonds gérés passivement sont moins chers que les fonds gérés activement, et ils rapportent plus. La seconde dit, si tu n’as encore rien construit, cet argent vaut plus dans le moteur qui l’a produit que dans un indice qui ne fera jamais que suivre la moyenne. Le désaccord n’a rien d’abstrait, il se joue exactement au moment où la somme atterrit sur le compte, et il faut choisir, on ne peut jamais faire les deux à la fois avec le même argent.
La question
Ce même mécanisme, les intérêts composés d’un placement boursier passif, est-il le moyen légitime de bâtir une richesse à partir de rien, ou un moteur qui ne fonctionne déjà qu’à condition d’avoir été enrichi ailleurs.
Ce que disent Klein et DeMarco
Klein construit toute sa méthode sur un socle théorique précis, l’hypothèse d’efficience des marchés. Un marché efficient, tel que la Bourse, ne peut pas être battu à long terme par des informations accessibles au public, tout simplement parce que toutes les informations sur le marché et la valeur actuelle du titre sont déjà évaluées, et qu’aucun avantage sur la concurrence ne peut donc être acquis sur le plan du savoir. Dès qu’une information publique existe, des milliers d’acteurs professionnels l’intègrent en quelques secondes dans le cours, le prix affiché à l’instant même a déjà digéré cette information. Chercher à tirer un avantage de sa propre lecture de l’actualité économique revient à courir après un train déjà parti, ce n’est pas qu’il soit interdit d’essayer, c’est que statistiquement l’effort ne paie jamais sur la durée pour un investisseur privé. Pour réussir en bourse par la sélection de titres, il faudrait être une personne bien informée ou capable de monnayer la connaissance, ou alors être chanceux, et Klein tranche sans détour, ce n’est pas vrai pour nous, investisseurs privés. La conséquence pratique qu’il en tire est directe, les fonds gérés passivement sont moins chers que les fonds gérés activement, et ils rapportent plus.
Klein ajoute une précision qui change ce que veut dire réellement posséder un ETF. Tous les ETF ne se valent pas dans leur rapport à la propriété. Un ETF à réplication physique achète les valeurs de l’indice qu’il suit et les pondère en conséquence, il possède donc réellement une part des actifs sous-jacents, des entreprises, de leurs usines, de leur activité. Il existe pourtant une seconde catégorie, les ETF synthétiques, répliqués par des opérations de swap, où seule une petite partie des titres inclus dans l’indice est physiquement acquise. Un ETF synthétique ne détient jamais le terrain, il détient un contrat d’échange avec une banque partenaire, qui s’engage à lui verser la performance de l’indice, une créance sur une promesse, jamais une part de propriété, même si le résultat financier affiché à l’écran reste identique. Toute cette architecture, pourtant, ne répond jamais à une question que Klein ne se pose nulle part dans son propre corpus, celle du point de départ. Rien dans sa démonstration ne distingue celui qui diversifie un capital déjà constitué de celui qui commence avec une petite somme mensuelle, l’efficience des marchés s’applique identiquement aux deux, et son conseil, vrai pour qui a déjà du capital, reste silencieux sur la façon de l’obtenir pour qui n’en a pas.
DeMarco s’attaque directement à ce silence, sans jamais remettre en cause le rendement de la Bourse une fois qu’on y est engagé. Son objection porte sur l’accès, pas sur la performance. L’accélération de la richesse via les intérêts composés est illusoire, écrit-il, parce que ses variables sont elles-mêmes illusoires. Ces variables sont au nombre de trois, et chacune est structurellement plafonnée pour qui n’a qu’un salaire à investir. Le temps est borné par l’âge et par la jeunesse qu’on n’a plus ou pas encore. Le rendement, généralement compris entre six et dix pour cent, ne peut jamais être contrôlé, il reste soumis à la moyenne du marché, quoi qu’on fasse. La somme investie, enfin, est plafonnée par ce qu’un salaire permet d’épargner, un plafond qui ne bouge jamais tant que le revenu ne change pas de nature. La seule façon de contrecarrer la faiblesse mathématique des intérêts composés, conclut DeMarco, c’est de commencer par une grosse somme, et il faut un effet de levier pour avoir de grosses sommes. Le PEA fonctionne, mais seulement si la somme de départ est déjà significative, et cette somme significative ne peut jamais venir d’un simple emploi, elle doit venir d’un événement de liquidité, la vente d’une entreprise, des revenus entrepreneuriaux massifs. Le véhicule d’accélération de la richesse, dit-il, ne vient jamais de la Bourse. DeMarco ne prétend jamais que le PEA soit inutile, il dit qu’il est insuffisant comme véhicule principal d’accumulation, un outil de préservation et de croissance modérée pour un capital déjà constitué, jamais un mécanisme capable de créer ce capital à partir de rien.
Ce qui résiste
Klein et DeMarco ne se contredisent jamais sur un fait vérifiable, les intérêts composés existent, un ETF à réplication physique possède réellement les actifs sous-jacents, aucun des deux ne conteste la mécanique de l’autre. Ils se contredisent sur la place que ce mécanisme occupe dans une trajectoire de richesse, et cette divergence a un coût précis selon la position où on se trouve. Klein, en universalisant l’efficience des marchés, efface la question du point de départ, son conseil est vrai pour qui a déjà du capital, silencieux pour qui n’en a pas encore. DeMarco, en qualifiant les intérêts composés d’illusoires, risque à l’inverse de décourager la seule stratégie disponible pour quelqu’un qui n’a, précisément, aucun accès à un effet de levier entrepreneurial, sa critique, exacte pour le cas qu’il vise, celui du salarié qui n’a que la Bourse comme plan de richesse, devient un contre-conseil dangereux si on la généralise à n’importe qui.
La tension se joue très concrètement au moment exact où une somme devient disponible. La placer en ETF, laisser le temps et l’efficience du marché faire le travail, c’est la logique de Klein. La réinjecter dans le levier qui l’a produite, accélérer ce qui a déjà fait ses preuves plutôt que de diluer son rendement dans un instrument dont la performance, moyenne par construction, ne peut jamais dépasser le marché, c’est la logique de DeMarco. Les deux ne peuvent jamais être vrais de la même manière au même moment pour la même somme, soit elle sert de brique à un patrimoine diversifié et protégé de l’échec d’un véhicule unique, soit elle sert de carburant à l’accélération d’un véhicule qui, structurellement, peut rapporter plus que la moyenne du marché, au prix d’une concentration du risque que Klein juge précisément déraisonnable. DeMarco conteste directement la thèse de Klein sur ce point précis, et Klein, de son côté, ne répond jamais à cette objection dans son propre corpus, son plaidoyer entier pour la gestion passive présuppose un capital déjà disponible à investir, sans jamais interroger la façon dont ce capital initial doit d’abord être constitué.
Ma position
Mon épargne, pour l’instant, elle est injectée dans le SaaS, le blog, les outils qui servent ces projets. Je suis dans la situation que décrit DeMarco, un revenu limité, et je le rejoins là-dessus, il faut de grosses sommes pour bénéficier vraiment du levier. Si le SaaS générait demain une somme significative d’un coup, je mettrais 80 à 90% en ETF, et je redéploierais le reste dans un nouveau levier, et je tiendrai vraiment cette proportion le jour venu, pas seulement en théorie. Dès que j’ai un objectif, j’alloue toutes mes ressources dans cette direction, ça va plus vite, mettre un peu dans chaque objectif à la fois, ça n’avance pas et ça me frustre, je préfère procéder par période. Ce refus, longtemps, c’était une impatience que je n’avais jamais interrogée, aujourd’hui je l’ai choisi en connaissance de cause, parce qu’il permet un focus et une puissance de frappe plus élevée en direction de l’objectif. Chez moi, la stratégie de conservation vient toujours après l’amassement, si elle vient avant, elle nourrit une inquiétude envers l’avenir plutôt qu’une vraie discipline. Klein dit que battre le marché est vain pour un particulier, mais mon SaaS, ce n’est pas moi qui essaie de battre le marché, c’est un terrain différent, et de toute façon c’est le marché lui-même qui décidera si on me paiera pour ce que je vends ou pas.
L’ETF ne m’a encore rien construit. Il gardera ce que le levier aura construit avant lui.
— Makaya