La philosophie ne se prend pas au buffet
Réciter le stoïcisme au dîner ne fait pas de toi un philosophe. Épictète trace la frontière entre s'approprier une doctrine et la trahir.
Tu connais la scène. Un dîner, quelqu’un place trois citations de stoïcisme entre le plat et le dessert, enchaîne sur ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, et tient la table pendant dix minutes. Personne autour n’a l’impression d’avoir affaire à un homme plus solide qu’un autre. Juste à quelqu’un qui a lu, et qui tient à ce que ça se sache. Les Grecs avaient un nom pour ça, le logos prophorikos, la parole tournée vers l’extérieur, celle qui sort et qui n’a jamais rien changé à l’intérieur de celui qui la prononce. Ils avaient aussi un nom pour son opposé, le logos endiathetos, la raison intérieure, la pensée réellement en acte, celle qui ne sort presque jamais parce qu’elle n’a pas besoin d’être vue pour agir. Le problème, c’est qu’entre réciter et vivre, il existe une zone grise beaucoup plus large qu’on ne le croit, et que personne ne sait exactement où il se tient dedans.
La question
La question de départ était celle-ci : les concepts appris chez différents philosophes, il ne faut pas les recracher mais se les approprier, et avec sa propre singularité créer quelque chose de nouveau avec ça. C’est une intuition qui sonne juste, et c’est exactement ce qui la rend dangereuse. Parce que « créer quelque chose de nouveau » peut désigner deux gestes opposés, et que rien, dans la formule, ne permet de les distinguer.
Ce qu’Épictète répond
Chez Épictète, la philosophie n’est pas une recette qu’on applique à des situations, c’est une hexis, une disposition permanente de l’âme. La différence est brutale : une recette, on l’exécute quand on y pense, une disposition, elle agit même quand on ne pense à rien. Assimiler porte d’ailleurs un nom précis dans cette tradition, l’oikeiosis, le mouvement par lequel ce qui était étranger devient proprement sien. Le but n’est jamais de retenir des propositions, les theoremata, mais de les transformer en dogmata, en convictions effectivement vécues. Un principe qu’on peut citer sans qu’il ait modifié une seule de nos décisions n’a pas franchi cette frontière. Épictète mesure d’ailleurs cette frontière à une image précise, celle de la digestion : il met en garde contre le fait de vomir aussitôt ce qu’on n’a pas digéré, quand la conversation tombe sur une question théorique chez des gens qui ne la maîtrisent pas. Digérer, dans ce cadre, ne veut rien dire d’autre que faire passer un principe dans ses jugements et ses réactions, pas simplement l’avoir compris. Un homme qui a digéré deux ou trois principes et en vit la pratique est, à ses yeux, plus philosophe qu’un érudit qui en discute vingt sans en pratiquer aucun.
Le risque inverse, celui de rester à la surface, porte lui aussi un nom précis. Épictète le formule sans détour : si je me contente d’admirer l’art d’interpréter, que suis-je autre chose qu’un grammairien, à la place d’un philosophe, la seule différence étant qu’au lieu d’Homère j’explique Chrysippe. Le grammairien travaille sur les textes, jamais sur lui-même, et c’est exactement ce que fait celui qui prend une doctrine en mode buffet, en choisissant intellectuellement ce qui lui convient plutôt que de se laisser transformer par elle. La progression qu’Épictète oppose à ce travers tient en trois étapes, et elle vaut d’être citée dans son ordre exact : l’œuvre d’un ignorant, c’est d’accuser les autres de ses propres maux, l’homme qui a commencé de s’instruire s’en accuse lui-même, l’homme instruit n’en accuse ni les autres ni lui-même. Cette progression montre que la philosophie véritable ne se mesure jamais à ce qu’on dit mais à ce qu’on fait intérieurement face aux représentations qui se présentent, avant même de leur donner droit de cité.
D’où le critère, qui ne ressemble à rien de ce qu’on attend. Ce n’est pas l’originalité de la pensée qui distingue, c’est la cohérence de la vie. La vraie singularité réside dans la qualité de l’attention au réel, ce que les stoïciens appellent la prosochè. Autrement dit, ta marque personnelle ne se trouve pas dans la doctrine que tu reformules à ta façon, elle se trouve dans la finesse avec laquelle tu regardes ce qui t’arrive. Et le partage entre l’homme ordinaire et le philosophe ne passe pas non plus par le savoir récité : il passe par le lieu d’où chacun attend le bien et le mal. L’homme ordinaire place ce lieu dans les choses extérieures, la richesse, la santé, la reconnaissance, et il en devient structurellement l’esclave, heureux quand elles lui sourient, effondré dès qu’elles se retirent. Le texte le pose sans nuance : si tu désires quelqu’une de ces choses qui ne dépendent pas de nous, tu seras nécessairement malheureux. Le philosophe, lui, loge ce même bien et ce même mal dans la seule faculté de choisir. Tout le reste, santé, richesse, réputation, devient un indifférent, pas sans valeur, mais sans valeur morale, une chose qu’on peut préférer sans jamais y faire dépendre son accomplissement.
Cette discipline se joue concrètement sur trois terrains que le texte distingue avec précision : la discipline du désir, qui consiste à ne désirer que ce qui dépend de nous, la discipline de l’action, qui consiste à agir conformément à ses devoirs, et la discipline de l’assentiment, qui consiste à ne donner son accord qu’aux représentations qu’on a d’abord examinées. L’homme ordinaire échoue sur les trois terrains à la fois, il désire l’incontrôlable, agit par impulsion, accepte sans examen ce que la fortune lui impose. Le philosophe s’y entraîne quotidiennement, comme un athlète s’entraîne sur un geste. La règle que le texte en tire est presque un mode d’emploi : efforce-toi donc, avant tout, de ne point te laisser emporter par ton imagination, car si une première fois tu gagnes du temps et un délai, il te sera plus facile ensuite de te maîtriser toi-même. Il n’est pas facile, précise le texte ailleurs, de garder à la fois son libre arbitre conforme à sa nature et les biens du dehors, et il est de toute nécessité, si l’on s’occupe de l’un, qu’on néglise l’autre. Le philosophe a fait ce choix une fois, et le refait à chaque situation qui se présente.
Reste la question de la vérification, celle qu’on pose spontanément à toute discipline invisible : comment savoir qu’on l’applique correctement, sans un tiers pour la confirmer ? Le texte déplace le miroir plutôt que de le supprimer. Le signal n’est pas un autre penseur, c’est la qualité de la réaction aux événements ordinaires. Quand un événement trouble encore, c’est que le principe n’est pas assimilé. Quand une situation qui troublerait n’importe qui d’autre te laisse intact, c’est la preuve que le principe est réellement actif. Le passage sur l’injure rend ce mécanisme presque mécanique : en partant de là, tu te conduiras avec douceur envers celui qui t’injuriera, car tu te diras à chaque injure, cela lui a paru bon. On sait soi-même si cette douceur a demandé un effort de reformulation ou si elle est venue sans effort, et cette différence, effort ou réflexe naturel, est un autotest permanent, accessible sans témoin.
Le point le plus dérangeant, dans tout ce cadre, n’est peut-être pas celui qu’on attend. La différence entre le philosophe et l’homme ordinaire n’est jamais une différence de nature, elle n’est qu’une différence de pratique. L’homme ordinaire peut devenir philosophe à condition de s’engager dans cet exercice, mais le philosophe peut tout aussi bien rechuter dans l’état d’homme ordinaire, à chaque jugement erroné, à chaque désir mal orienté, à chaque représentation acceptée sans examen. Ce n’est pas un titre qu’on acquiert une fois pour toutes, c’est un exercice permanent dont la suspension, même brève, signifie déjà la déchéance. D’où la question qui referme cet éclairage et qui vaut d’être retournée contre soi avant de juger qui que ce soit d’autre : à combien de ses propres jugements quotidiens, sur son travail, ses relations, sa valeur personnelle, applique-t-on réellement la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas ? Et si la réponse honnête est presque aucun, comment être sûr de ne pas être, en cet instant même, exactement l’homme ordinaire qu’on croit observer de l’extérieur ?
Ce qui résiste
Voilà pour la théorie, et voilà où elle se fissure. La note mûre pose elle-même la mise en garde : intégrer selon sa faculté de choisir est légitime, adapter la philosophie à ses préférences ne l’est pas, et la formule qui tranche est nette, le stoïcisme n’est pas un buffet où l’on choisit ce qui plaît. Celui qui voudrait que le vice ne soit pas le vice, précise le texte, a déjà trahi l’exigence philosophique avant même d’avoir commencé. Sauf que la ligne entre les deux n’est jamais donnée d’avance. Personne ne se lève le matin en décidant de customiser une doctrine, on se persuade toujours qu’on l’approfondit.
La friction la plus crue vient d’une tension difficile à désamorcer : celui qui étudie le stoïcisme ne peut pas être stoïcien à cent pour cent, puisqu’il n’est pas à l’origine de cette philosophie. Alors est-ce qu’il ne l’a pas prise, malgré lui, en mode buffet ? La réponse déplace la question plutôt que de la trancher : Épictète ne s’inquiète jamais de savoir si quelqu’un comprend une doctrine à cent pour cent ou à soixante, ce qui l’occupe est la confusion entre comprendre et pratiquer. Que l’on soit à l’origine de la philosophie ou non devient secondaire dans ce cadre. Ce qui importe est d’agir sur ce qu’on a réellement assimilé, et la singularité de chaque lecteur, loin d’être un problème, devient la condition concrète de la pratique, puisqu’on ne peut jamais pratiquer que depuis l’endroit où l’on se trouve.
L’autre lame est symétrique, et elle résiste davantage. Si les principes finissent par devenir invisibles dans la pratique, exactement comme une hexis réussie le voudrait, alors comment savoir qu’on les applique correctement, sans le miroir du dialogue et de la confrontation avec d’autres esprits ? Le texte source lui-même laisse une trace de cette limite, sans jamais l’exhiber complètement : l’avertissement contre le danger de vomir ce qu’on n’a pas digéré suppose qu’on puisse se tromper sur son propre état de digestion, sans le savoir. L’autonomie complète du critère interne semble réservée à l’homme déjà instruit, celui qui a achevé un long passage par le dialogue et la correction extérieure. Le philosophe antique avait ce compagnonnage, une école, un maître, la confrontation quotidienne avec quelqu’un pour lui renvoyer ses propres incohérences. Celui qui lit seul le soir n’a rien de tout ça, et il peut dériver pendant des années en croyant progresser, sans qu’aucun mécanisme interne ne suffise, à lui seul, à le lui signaler à temps.
Et il y a un contrepoint, qu’il faut prendre en registre savoir sans y accrocher aucune morale. Sade, depuis un pôle moral exactement opposé, formule la même exigence de constance : qu’on bande ou non, écrit-il, la philosophie, indépendante des passions, doit toujours être la même. La phrase rejoint le portrait qu’il fait ailleurs d’un personnage ferme dans ses principes parce qu’il s’en est formé de sûrs dès ses plus jeunes années, agissant toujours en conséquence, par opposition aux libertins qui ne se portent au mal que lorsque leur passion les y pousse, et retombent ensuite dans le remords. L’intérêt n’est pas dans ce que Sade défend, il est dans le fait que l’exigence de non-fluctuation apparaisse aussi loin du stoïcisme, chez un auteur pour qui presque tout le reste est affaire de sens et de passion. Une doctrine qui varie avec l’état du corps n’est plus une doctrine, quel que soit le camp d’où l’on parle, et cette convergence entre deux pôles moraux opposés vaut comme preuve, pas comme caution de l’un par l’autre.
Ma position
Je ne trace pas encore la ligne entre s’approprier et customiser, je bricole au feeling, parce que je ne suis pas assez mûr pour la voir nette. Et le fait de ne pas être à l’origine de cette philosophie, d’être forcément un peu en mode buffet, ça ne me dérange pas : je suis dans ma chrysalide, je me construis, ça viendra avec le temps et la sagesse, pas avec l’urgence de trancher tout de suite. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas de réinventer la doctrine à ma sauce, c’est la qualité de mon attention au réel, elle ne se bricole pas, elle se travaille. Et sans le miroir du débat pour me renvoyer mes propres angles morts, je m’efforce de m’observer avec honnêteté sur mes manquements, seul juge que j’ai pour l’instant.
Je ne veux plus réciter Épictète au comptoir. Je veux qu’un jour, sans citer personne, sans un mot, ma manière de tenir le réel dise tout, et que ceux qui me raillaient finissent par regarder.
— Makaya