Ta rareté sur le marché n'est pas ta valeur d'homme
Épictète et Guillebeau ne mesurent jamais la même valeur : l'excellence morale n'est pas la rareté marchande, même quand les deux se cumulent.
Un dessinateur sans grand talent de dessin devient l’auteur de l’une des bandes dessinées les plus lues au monde. Il n’a jamais eu qu’une maîtrise élémentaire de l’écriture, un sens de l’humour normal, une petite expérience du monde de l’entreprise. Aucune de ces quatre compétences prise seule ne l’aurait distingué de personne. Réunies dans une seule personne, elles créent quelque chose qu’aucun de ses concurrents plus doués sur un seul plan ne peut reproduire. C’est ainsi qu’on crée de la valeur ajoutée sur un marché. Face à cette même histoire, une autre voix, vieille de deux mille ans, poserait une question qui change tout le sens de l’anecdote, cette rareté qu’on vient de célébrer, est-ce seulement une rareté de marché, ou touche-t-elle à ce qui fait la valeur véritable d’un homme. Deux échelles de mesure, deux mots identiques, valeur, qui ne pèsent jamais la même chose.
La question
La rareté qui distingue un homme peut naître de deux architectures entièrement opposées, soit tout subordonner à l’exercice d’un seul art intérieur qui fait passer les compétences techniques au second plan, soit combiner délibérément plusieurs compétences extérieures dont la rareté même naît précisément de leur assemblage.
Ce que disent Épictète et Guillebeau
Épictète pose d’abord une distinction que le lecteur moderne a largement perdue, celle qui sépare les arts du dehors des arts du dedans. Les arts du dehors, ce que les Stoïciens nomment les technai, désignent les compétences techniques et professionnelles qui s’exercent sur des objets extérieurs, la médecine qui agit sur le corps d’autrui, la rhétorique qui agit sur l’opinion d’autrui, l’architecture qui agit sur la matière, la navigation qui agit sur le navire. Les arts du dedans, que les Stoïciens appellent philosophia ou askèsis, désignent l’exercice sur soi-même, le travail sur ses propres jugements, désirs, aversions, impulsions, ce qu’ils détaillent en trois disciplines précises, celle du désir, celle de l’action, celle de l’assentiment. Le critère qui sépare ces deux catégories n’a rien d’arbitraire, il repose sur une dichotomie fondamentale, ce qui ne dépend pas de nous contre ce qui dépend exclusivement de nous. Le médecin soigne, mais la guérison ne dépend pas de lui, l’avocat plaide, mais le verdict lui échappe, l’architecte bâtit, mais le tremblement de terre ne dépend pas de lui. Épictète, en revanche, peut échouer à convaincre un élève, un art du dehors, mais il ne peut jamais échouer à examiner ses propres représentations, un art du dedans, et si un tel échec survenait, il serait entièrement de sa responsabilité. Il n’est pas facile, écrit-il, de garder à la fois ton libre arbitre conforme à la nature et les biens du dehors, il est de toute nécessité, si tu t’occupes d’une de ces choses, que tu négliges l’autre.
Cette exigence vise directement une confusion que le lecteur moderne commet presque par réflexe, celle qui consiste à assimiler se perfectionner et acquérir des compétences. Apprendre la gestion financière, la prise de parole, le fitness, la productivité, tout cela relève des arts du dehors, c’est utile, c’est même préférable, mais aucune de ces compétences ne touche à la seule question qu’Épictète juge véritablement importante, l’usage que fait un homme de son jugement face à ce qui lui arrive. Un homme peut maîtriser dix arts du dehors et rester malgré tout esclave de ses passions, jaloux de ses collègues, terrorisé par l’échec, dépendant de la reconnaissance sociale, tandis qu’un homme qui ne maîtrise aucun art du dehors mais qui exerce correctement son libre arbitre est, au sens stoïcien, le seul homme véritablement compétent, parce qu’il est le seul homme libre. Épictète illustre l’erreur inverse par une image qui ne pardonne rien, celle du cheval, si le cheval s’enorgueillissant disait je suis beau, ce serait supportable, mais toi, quand tu dis avec orgueil j’ai un beau cheval, sache que ce sont les qualités d’un cheval dont tu t’enorgueillis. L’homme qui s’enorgueillit de ses compétences techniques commet exactement la même erreur, il s’attribue les qualités d’un instrument, son savoir-faire, au lieu de s’interroger sur les qualités de l’artisan, son jugement moral. L’articulation entre les deux catégories n’est jamais une exclusion, Épictète ne demande à personne d’abandonner les arts du dehors, elle est une hiérarchie, mets l’art du dedans en premier, quitte à passer pour fou ou imbécile aux yeux de ceux qui mesurent la valeur d’un homme à ses seules compétences extérieures, cette moquerie même devenant, pour celui qui la supporte sans trouble, la preuve d’un progrès réel. Celui dont le ratio entre les deux arts tend vers cent contre zéro, dirait Épictète, reste un artisan sans atelier, un homme qui perfectionne sans relâche ses outils mais qui n’a jamais commencé le vrai travail. Le diagnostic qu’il propose n’a rien de vague, il tient en une question qu’on peut se poser très concrètement, combien de temps consacré aux arts du dehors, compétences professionnelles, techniques, sociales, contre combien de temps consacré à l’art du dedans, l’examen des jugements, la discipline des désirs, la maîtrise des réactions. Ce n’est jamais un ratio qu’on fixe une fois pour toutes, c’est un ratio qu’on observe dans l’usage réel de ses journées, et c’est précisément cette observation, plus que n’importe quelle déclaration d’intention, qui révèle où se trouve, en pratique, le centre de gravité d’un homme.
Guillebeau part d’un terrain entièrement différent, celui du marché, et il l’assume sans détour dans ce qu’il présente comme sa leçon sur la transformation des compétences. L’exemple qu’il choisit est celui d’un dessinateur qui a réussi avec très peu de talent artistique, une maîtrise élémentaire de l’écriture, un sens de l’humour normal, une petite expérience du monde de l’entreprise, quatre compétences que sa bande dessinée réunit toutes ensemble. Ce qui est rare, conclut Guillebeau, c’est que ces modestes qualités soient toutes réunies en une seule personne, c’est ainsi qu’on crée de la valeur ajoutée. Il en tire une règle qu’il formule directement, pour réussir dans un projet d’entreprise, il est bon de réfléchir attentivement à toutes les compétences dont on dispose et qui pourraient être utiles aux autres, et en particulier à l’association de ces compétences entre elles. Trois conséquences découlent de ce cadre. Les compétences n’ont jamais besoin d’être proches les unes des autres, leur étrangeté réciproque peut au contraire produire la rareté elle-même. On n’a pas besoin d’exceller dans chacune d’elles prise séparément, c’est la combinaison qui est rare, jamais le niveau individuel de chaque compétence. Et la singularité de marché ne se construit jamais par un positionnement marketing habile, elle se construit par l’assemblage de ce qu’on est réellement, la somme brute de ce qu’on a déjà accumulé plutôt qu’un habillage ajouté après coup.
Ce qui résiste
Ce qui rend cette tension féconde plutôt que simplement contradictoire, c’est que les deux textes ne mesurent jamais la même chose sous le mot valeur. Épictète mesure la valeur d’un homme, ce qui, dans son système, mérite d’être appelé excellence morale, indépendamment de toute utilité sociale. Sur cette échelle, multiplier les compétences techniques sans hiérarchie intérieure ne produit jamais rien de plus qu’un homme qui s’enorgueillit des qualités d’un cheval qu’il possède, la multiplication des rôles devient même explicitement un risque, une dispersion qui détourne de l’unique exercice qui compte réellement. Guillebeau mesure la valeur d’une offre sur un marché, ce qui rend une personne rare et donc recherchée par d’autres. Sur cette échelle, la combinaison de compétences moyennes est précisément ce qui crée une rareté qu’aucune compétence isolée, même excellente, ne produirait jamais seule.
Le point de friction réel n’est donc jamais de savoir s’il faut une seule compétence ou plusieurs, c’est de savoir si la rareté marchande que décrit Guillebeau constitue elle-même une forme de valeur au sens où l’entend Épictète, ou si elle appartient entièrement à la catégorie des arts du dehors que le stoïcien juge structurellement secondaire, quel que soit son rendement ou sa rareté. Épictète a sur ce point une réponse implicite mais d’une netteté totale, aucune combinaison d’arts du dehors, aussi rare soit-elle sur un marché, ne touche jamais à ce qu’il appelle la valeur véritable, parce que cette valeur ne se mesure jamais à un effet produit sur le marché ou sur le regard d’autrui, seulement à la qualité du jugement de celui qui agit. Cela n’invalide en rien la thèse de Guillebeau sur son propre terrain, il ne prétend jamais décrire ce qui fait un homme accompli, seulement ce qui crée un avantage compétitif réel. Mais cela signale un piège très concret pour quiconque lit les deux corpus en parallèle, la combinaison de compétences, aussi rentable soit-elle, ne remplace jamais l’exercice de l’art du dedans, elle peut même, si elle absorbe toute l’attention disponible, produire exactement l’effet qu’Épictète redoute le plus, un homme riche en compétences rares et pauvre en gouvernement de lui-même.
Ma position
Mes cordes, souscripteur, SaaS, rap, boxe, écriture, c’est une rareté marchande si je les exploite concrètement. La dispersion, c’est quand elles restent trop isolées les unes des autres, et là ça peut me polluer. Mon art du dedans, c’est l’écriture, ma manière de décrire le monde en images, mon goût pour l’esthétique et le beau, et l’ordre est clair pour moi, il faut le poser en premier. Mais je ne vais pas prétendre plus que ce que je sais, je ne sais pas encore si cet art du dedans pilote vraiment mes autres compétences, ou si c’est encore un principe que j’affirme sans l’avoir vérifié sur le terrain. Je ne sais pas non plus, précisément, où ma combinaison de compétences commence à absorber mon attention au détriment de mon propre gouvernement intérieur, je ne me suis pas encore assez observé pour le voir. Aujourd’hui je mesure ma valeur plus à l’effet produit qu’à la qualité de mon jugement, et j’estime que ce jugement reste largement perfectible. Ce qui, chez moi, resterait de valeur le jour où plus personne ne verrait ma rareté marchande, ni Pikan, ni le SaaS, ni le rap, je le sais déjà, ma curiosité intellectuelle, mon style, ma manière d’être, d’écrire, de m’habiller, en somme mes lois morales internes, mon sens de l’esthétique et de la structure.
Le jour où il ne restera plus rien dehors, ni le SaaS, ni Pikan, ni le rap, il faudra qu’il reste quelque chose dedans. C’est ça que je pose en premier.
— Makaya