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Loi · ·8 min

Ce qu'on appelle chance n'est que la trace d'un travail qu'on n'a pas vu

Pourquoi la fortune accumulée n'est jamais un événement mais toujours la trace tardive d'un processus invisible tenu dans la durée.

George S. Clason, L'homme le plus riche de BabyloneMJ DeMarco, The Millionaire Fastlane

La fortune de quelqu’un d’autre, ou sa réussite soudaine, s’offre toujours au regard de la même façon, comme un résultat qui serait tombé, un coup de chance, un talent inné, une opportunité saisie au bon moment par la bonne personne. Ce que ce regard ne voit jamais, structurellement, ce sont les années qui ont précédé le moment où le résultat est enfin devenu visible. Personne n’assiste à la constance qui tourne en silence, personne ne regarde quelqu’un tenir une discipline le mardi soir d’une année ordinaire où rien ne se passe encore, et c’est précisément cette invisibilité du processus qui fabrique, dans l’œil de celui qui observe seulement le résultat final, l’illusion d’un événement surgi de nulle part.

Le principe

L’accumulation visible n’est jamais un événement, elle est toujours la trace d’un processus invisible, une décision initiale, un ancrage progressif, puis un seuil de bascule d’abord imperceptible avant de s’accélérer.

Ce que disent Clason et DeMarco

Le premier domaine où cette loi se vérifie tient tout entier chez Clason, et il se développe en trois mouvements qui s’enchaînent. Le premier mouvement pose l’équivalence de base, au registre le plus général, entre l’accumulation observée sur plusieurs années et la constance qui, elle, ne se voit jamais. La première loi de l’or l’affirme sans détour, l’or vient volontiers, en quantités toujours plus importantes, à l’homme qui met de côté pas moins du dixième de ses gains pour créer un capital en prévision de son avenir et de celui de sa famille. La formulation est causale et cumulative, la constance produit une accumulation croissante, jamais un stock fixe, et la progression de cette accumulation reste strictement proportionnelle à la durée pendant laquelle la pratique a été tenue, jamais à un coup isolé. Le texte pose même la proposition inverse avec la même netteté, plus j’accumule d’or, plus l’or vient à moi rapidement et en quantités grandissantes, ce qui revient à dire que plus un homme a accumulé, plus il a nécessairement dû être constant longtemps. Arkad confirme cette lecture en une phrase où le marqueur temporel ne laisse planer aucun doute, acquérir des biens n’est qu’un bien petit fardeau pour l’homme réfléchi, porter le fardeau intelligemment d’année en année permet d’arriver au but final. L’accumulation n’est donc jamais la preuve d’une chance ou d’un talent naturel, elle est la trace, dans le réel, d’une pratique soutenue dans le temps, la face externe d’un phénomène dont la constance constitue la face interne.

Le deuxième mouvement descend d’un cran et donne le mécanisme précis par lequel cette constance s’installe réellement, en deux temps distincts. La première phase est purement décisionnelle, Arkad la nomme sans détour, j’ai trouvé la voie de la richesse quand j’ai décidé qu’une partie de tout ce que je gagnais devait m’appartenir. Cette décision fonde tout, mais elle ne produit rien par elle-même, elle n’est que l’acte de fondation. La seconde phase est celle de l’ancrage, et Clason la décrit comme une transformation progressive et presque insensible des conditions extérieures, quand j’ai cessé de débourser plus que les neuf dixièmes de mes gains, je me suis débrouillé aussi bien, je n’avais pas moins d’argent qu’auparavant, aussi, avec le temps, les pièces me venaient plus facilement, c’est sûrement une loi des dieux qui veut que pour celui qui garde et ne dépense pas une certaine partie de tout ce qu’il gagne, l’or lui arrive plus facilement. Ce que Clason nomme ici une loi des dieux n’est jamais que l’effet différé de l’ancrage, la règle exige d’abord un effort conscient, puis elle devient transparente à mesure qu’elle s’incorpore, puis elle finit par devenir productive d’elle-même, sans plus rien demander. Rien de ce basculement n’est perceptible au moment de la seule mise en place, il ne se révèle jamais qu’après coup, une fois l’ancrage accompli.

Le troisième mouvement précise enfin le moment exact où ce processus en deux temps devient visible de l’extérieur, le seuil de bascule lui-même, et Clason le désigne explicitement comme un processus graduel, jamais comme un événement ponctuel. Le basculement de condition n’est donc pas un instant précis mais un état de maturité atteint lorsque la discipline intérieure, le capital accumulé et la capacité à saisir les occasions forment ensemble un système auto-entretenu. Clason compare directement ce mécanisme à l’intérêt composé, ce que l’intérêt composé fait à l’argent, la discipline répétée le fait à la confiance et à la compétence, une courbe où les premières victoires restent presque imperceptibles avant que le rendement ne s’accélère nettement. Une précision protège au passage ce mécanisme contre sa propre caricature, la sagesse n’est jamais l’absence de risque, elle consiste à protéger progressivement les acquis pendant que l’accumulation continue de se dérouler, la sagesse commence petit mais progresse, la peur commence petit et y reste, c’est cette progression qui distingue l’une de l’autre, jamais la taille du premier geste posé.

Le second domaine referme le cycle, sous une plume entièrement différente et sans le moindre lien généalogique avec Clason, et c’est DeMarco qui généralise exactement le même invariant à une échelle plus large. Tous les multimillionnaires qui se sont faits tout seuls, affirme-t-il, créent leur richesse par un processus savamment orchestré, et ce qui est universel dans cette affirmation n’est jamais le contenu précis de ce processus, mais sa primauté absolue sur l’événement qu’il produit. La richesse échappe à beaucoup de gens, insiste DeMarco, parce qu’ils s’intéressent aux événements et ignorent les processus, sans processus il n’y a jamais d’événement, c’est le processus qui fait les millionnaires, et les événements qu’on voit et dont on entend parler ne sont jamais que le résultat visible de ce processus resté invisible. La vente d’une startup pour trente millions, le coup de chance d’un blog technologique qui décolle soudain, ce sont des événements dont le processus invisible, les longues heures de travail solitaire, a été entièrement effacé du récit qu’on en fait ensuite. DeMarco prend soin d’écarter une ambiguïté du mot universel, il rejette explicitement l’idée d’une formule à un seul ingrédient, on ne peut jamais craquer le code de la richesse quand on ne connaît qu’une variable d’une équation qui en compte plusieurs, les livres qui vantent l’immobilier, le trading ou la pensée positive ne vendent jamais qu’un seul ingrédient isolé, du sucre qui, seul, ne fait jamais un gâteau. Une conséquence majeure découle de tout cela, le processus reste par nature intransférable, chercher un chauffeur pour la route de la richesse revient à chercher un remplaçant pour le processus lui-même, or ce processus ne peut jamais être sous-traité, parce que c’est précisément de lui que naissent la sagesse, le développement personnel, la force et les événements qui en résultent. On ne peut donc jamais acheter le résultat sans traverser le processus, parce que ce processus est exactement ce qui forge la personne capable de tenir ce résultat une fois obtenu. DeMarco pousse enfin ce principe jusqu’à son terme le plus radical en l’étendant à la chance elle-même, tout comme la richesse, la chance n’est jamais un événement mais la conséquence d’un processus, elle en est le reliquat. Être au bon endroit au bon moment n’est jamais que le sous-produit statistique d’une action soutenue, le fruit de l’action combinée à de meilleures probabilités, le processus universel se résumant, au fond, à ceci, agir sans relâche pour créer de la valeur, ce qui augmente mécaniquement la probabilité que survienne cet événement qu’on appellera ensuite, à tort, chance ou succès.

Ce qui résiste

Clason introduit lui-même la limite la plus nette de son propre principe, sous la forme d’une mise en garde contre l’excès inverse. Je prends soin de ne pas commencer des travaux difficiles ou impossibles, précise-t-il, parce que j’aime avoir du temps libre. Le processus cumulatif n’est une preuve authentique de constance que s’il reste orienté vers un dépassement progressif et réel. Calibré uniquement pour ne jamais échouer, réduit à une succession de gestes choisis pour leur facilité plutôt que pour leur exigence, il cesse d’être un processus qui bascule un jour vers un seuil nouveau, et devient un processus qui, au contraire, stagne indéfiniment sur place. La même mécanique de petits pas répétés peut donc, selon l’intention qui l’anime, nourrir une croissance réelle ou au contraire justifier une immobilité confortable, sans jamais produire le seuil qu’elle prétend pourtant promettre.

Ma position

Ce que cette loi change chez moi, c’est que je dois admettre une contradiction avant de la corriger. Si je pouvais faire une chose en dix fois moins de temps, je la prendrais sans hésiter, alors même que le principe dit que rien ne raccourcit vraiment un processus, seul le temps le fait basculer. Le seul processus que je peux nommer avec précision aujourd’hui, c’est mon développement personnel, qui regroupe plusieurs domaines à la fois, le spirituel, l’intellectuel, le physique, le social, le financier. Le reste reste flou, encore à construire en processus nommable. Et je sais exactement où je confonds la prudence réelle et la peur déguisée en sagesse, dans le perfectionnisme, chaque fois qu’il retarde la livraison d’un travail. Ce n’est pas de la prudence, c’est le même réflexe que Clason dénonce chez celui qui évite les travaux difficiles pour garder du temps libre, seulement habillé autrement.

Ce que ça change

Ce qu’on prend pour de la chance, moi je sais que c’est un processus que personne n’a vu tourner. Le mien tourne déjà, même si rien ne se voit encore.

— Makaya