S'abonner
Loi · ·6 min

L'ambition ne se juge jamais à ce que tu as déjà fait

Sénèque, Clason et De Gaulle convergent : viser au-delà de ses forces passées légitime un risque que rien ne garantit d'avance.

Sénèque, De la tranquillité de l'âmeGeorge S. Clason, L'homme le plus riche de BabyloneCharles de Gaulle, Le Fil de l'Épée

Un homme se prépare, seul, bien avant que les épreuves ne surviennent réellement. Il se tient un discours intérieur qu’aucun public n’entendra jamais, dans lequel il désamorce à l’avance ce qui, chez presque tout le monde, borne le champ du possible, la peur de mourir, l’attachement à ce qu’on possède, le besoin d’être approuvé. Ce n’est jamais son expérience passée qu’il consulte pour savoir jusqu’où il peut aller, c’est le potentiel maximal que l’espèce humaine tout entière a un jour montré possible. Ce déplacement de la jauge, en apparence purement intérieur, a une conséquence extérieure considérable, il ouvre un espace d’action que la prudence individuelle, seule, interdirait toujours.


Le principe

Celui qui vise grand ne prend jamais comme mesure de ce qu’il peut entreprendre ses propres capacités passées, mais le potentiel maximal jamais atteint par l’espèce humaine, ce déplacement de la jauge légitime un risque que la prudence individuelle interdirait, sans jamais garantir par avance qu’il s’agit de grandeur plutôt que de simple témérité.

Ce que disent Sénèque, Clason et De Gaulle

Le premier domaine où cette loi s’énonce le plus directement est celui de la sagesse intérieure, et c’est Sénèque qui la formule avec une précision presque clinique. Elle est noble l’ambition de l’homme qui, consultant moins ses forces que celles de la nature humaine, s’essaye à de grandes choses, fait effort et se crée en lui-même des types de grandeur que les âmes le plus virilement douées seraient impuissantes à reproduire. Concrètement, cet homme ne prend jamais ses capacités actuelles et individuelles comme mesure de ce qu’il peut entreprendre, il prend le potentiel maximal jamais atteint par l’espèce humaine dans son ensemble, et il vise donc, par construction, des objectifs qui dépassent ce que sa propre expérience passée lui indiquerait comme raisonnable. Ce que cela produit concrètement, Sénèque le détaille dans la suite immédiate du texte, cet homme se prépare d’avance, par un discours intérieur qu’il se tient à lui-même, à affronter les pires épreuves avant même qu’elles ne surviennent, l’aspect de la mort ne me troublera pas plus que son nom, je me résignerai à toutes les épreuves, si grandes qu’elles soient, mon âme prêtera force à mon corps, les richesses, je les dédaignerai absentes aussi bien que présentes, je ne ferai rien pour l’opinion, je ferai tout pour ma conscience. Trois attachements précis se trouvent ainsi désamorcés par avance, la peur de la mort, la dépendance à la richesse, le besoin d’approbation extérieure, trois attachements qui, normalement, limitent n’importe quelle ambition à la stricte mesure des forces réelles d’un individu. S’en libérer par anticipation ouvre un espace d’action qui n’est plus contraint par la prudence individuelle, mais seulement par ce que l’humanité, à son meilleur, a déjà montré possible.

Le deuxième domaine, celui de l’argent et de la réussite matérielle, semble d’abord contredire frontalement ce premier principe. Clason défend en effet une thèse en apparence opposée, les désirs doivent être petits et clairement définis, une prudence méthodique qui tranche avec l’ambition sans limite que décrit Sénèque. Mais regarder de plus près ce que Clason désigne réellement comme petit change entièrement la lecture, ce petit qualifie l’unité d’action présente, le geste qu’on pose aujourd’hui, jamais la destination finale qu’on vise. Les figures qu’il met en scène, Arkad et Dabasir, accomplissent chacun des transformations complètes de leur condition sociale, jamais de petites améliorations locales sans ambition réelle. Les deux textes ne se trouvent donc jamais en compétition sur le même terrain, Sénèque fournit le désarmement psychologique qui légitime de viser au-delà de ses forces actuelles, Clason fournit la discipline mécanique, pas à pas, par laquelle cette visée s’exécute sans jamais devenir un pari inconsidéré. L’un sans l’autre reste incomplet, l’ambition sénéquienne sans la méthode clasonienne risque l’emballement pur, la méthode clasonienne sans l’ambition sénéquienne risque de plafonner à des transformations locales alors qu’elle pourrait viser beaucoup plus loin.

Le troisième domaine, celui du pouvoir et de l’action, donne la mesure exacte du risque réel que ce principe fait courir à celui qui l’applique. De Gaulle, en défendant Alexandre contre l’accusation de témérité que certains lui adressent, invoque une mécanique rigoureusement identique, l’ambition noble se mesure aux forces de l’humanité, non aux siennes propres, ce qui légitime un risque qu’une prudence purement individuelle interdirait d’emblée. Mais le même raisonnement reconnaît, dans le même mouvement, que ce critère ne se vérifie jamais qu’après coup.

Ce qui résiste

Au moment même de la décision, l’instinct juste d’Alexandre et l’intelligence aveuglée d’un général simplement téméraire produisent exactement le même geste extérieur, l’audace, le refus de la prudence ordinaire, et rien, absolument rien, ne les distingue avant que l’issue elle-même ne tranche entre les deux. C’est là la limite la plus sérieuse du principe, elle vient directement de l’intérieur du domaine qui semblait pourtant le confirmer avec le plus de force. Une seconde nuance vient encore resserrer cette limite, du côté de Clason cette fois, qui juge structurellement voués à l’échec les désirs trop nombreux, trop confus, ou au-dessus des forces réelles de l’homme qui les accomplit, exactement ce qu’une ambition mesurée à l’humanité entière plutôt qu’à ses forces propres peut, si elle n’est jamais canalisée par une méthode, produire sans même s’en rendre compte. Le principe n’est donc jamais une garantie de réussite, ni une simple autorisation à voir grand sans discernement, c’est un déplacement de référentiel qui retire la sécurité rassurante du jugement auto-référencé, je me connais, je sais ce que je peux, sans jamais offrir en échange la moindre certification préalable que le risque pris est fondé plutôt que simplement téméraire. Il change ce qu’on ose viser, il ne change strictement rien au fait que seule l’issue, au bout du chemin, jugera s’il s’agissait de grandeur ou d’imprudence pure.

Ma position

Ce qui borne le plus mon ambition, sans hésiter, c’est la peur de la mort, et j’y travaille pour l’embrasser complètement. Mon ambition, le SaaS, la souveraineté à 50 ans, je ne la mesure pas à moi-même mais à ce qu’un homme lambda peut faire de grand, quand je vois un Messi ou un Ronaldo briller encore à un âge avancé de leur carrière, je sais que faire les bonnes choses ouvre plusieurs primes dans une vie. Le risque que je cours aujourd’hui, c’est l’emballement dans cette recherche de structure, trop perfectionniste, je n’avance pas assez, par peur de l’échec. Je prends le risque quand même désormais, je veux flirter la mort symboliquement pour libérer tout mon potentiel, avant je ne prenais que peu de risques. Sur le SaaS précisément, je reste plutôt prudent, je ne le range pas encore du côté de la grandeur, seul le résultat me le dira, exactement comme pour Alexandre. Le petit et clairement défini de Clason, je m’en sers comme garde-fou contre l’emballement, pas comme une bride. Et si la peur de la mort tombait complètement, mon ambition ne changerait pas de nature, elle changerait totalement de rythme.

Ce que ça change

Je ne sais pas encore si je suis Alexandre ou le général téméraire. Je sais juste que je ne le saurai jamais en restant sagement dans mes propres forces.

— Makaya