Le premier endroit où tu te perds, c'est ton corps
Sénèque et Épictète : savoir où se trouve ton corps sans qu'on te le dise est le signe minimal, mais jamais la garantie, de la possession de soi.
Un homme se fait hisser sur son siège par ses esclaves. Une fois installé, il demande, sérieusement, suis-je assis. L’anecdote que rapporte Sénèque est volontairement grotesque, un homme qui ignore où se trouve son propre corps, incapable de savoir, sans qu’on le lui dise, s’il est assis ou debout. Mais ce ridicule n’est jamais un simple trait d’époque, il vaut comme seuil, le point extrême et le plus visible à partir duquel on peut mesurer tous les degrés intermédiaires d’une dépossession bien plus large, celle qui commence toujours ailleurs, dans le temps qu’on cède, l’attention qu’on abandonne, et qui finit, un jour, par atteindre jusqu’à la conscience la plus élémentaire qu’on puisse avoir de soi-même, celle de son propre corps dans l’espace.
Le principe
Le degré le plus élémentaire, le plus concret et le plus observable de la possession de soi, c’est de savoir, sans qu’on ait besoin de te le dire, où se trouve ton propre corps, sa perte est le premier symptôme visible d’une dépossession totale, sa reconquête le premier geste concret du retour à soi.
Ce que disent Sénèque et Épictète
Ce principe ne se prouve jamais par la convergence de traditions indépendantes, il se prouve par la densité d’un même système, quatre pièces distinctes, toutes nécessaires les unes aux autres, sans lesquelles la démonstration entière s’effondrerait.
La première pièce est l’anecdote elle-même, le seuil zéro. Sénèque en tire immédiatement la portée générale qu’elle contient, l’homme qui a besoin d’un autre pour connaître la position de son corps, comment pourrait-il être le maître de la moindre portion de son temps. L’image ne décrit jamais le cas courant, elle fixe le point le plus extrême, celui à partir duquel toute dépossession moindre devient mesurable par comparaison.
La deuxième pièce donne le diagnostic général dont cette anecdote n’est que le cas limite et le plus visible. Nul ne s’appartient, écrit Sénèque, chacun se consume contre un autre. Il ne s’agit jamais d’une fatalité métaphysique, mais d’un constat empirique posé sur les hommes occupés qu’il observe à Rome, ceux qui ont cédé leur temps aux créanciers, aux maîtresses, aux démarches officieuses, morceau par morceau, jusqu’à ce que cette cession devienne visible de l’extérieur sous la forme d’une question aussi absurde que suis-je assis. Sénèque le dit sans détour, tous ceux qui vous attirent à eux vous enlèvent à vous-même, et personne n’est forcé, à chaque carrefour, d’accepter cette dépossession, la formule nul ne s’appartient n’accuse jamais un destin, elle accuse une suite de choix librement consentis. Mais Sénèque prend soin de refuser tout fatalisme sur ce point précis, s’appartenir n’est jamais impossible, seulement exigeant et rare, il appartient, écrit-il, à un grand homme, élevé au-dessus des erreurs humaines, de ne se point laisser dérober la plus petite partie de son temps. La sortie qu’il propose n’a rien d’abstrait, cherchez donc un asile dans des occupations plus tranquilles, plus sûres, plus hautes, écrit-il, et il va jusqu’à s’adresser directement à son destinataire, séparez-vous donc du vulgaire, mon cher Paulinus. Il prête même à Auguste, l’homme le plus puissant de son monde, le rêve de cette même sortie, affranchi de tout lien, ne dépendant que de lui, supérieur à tous les autres, car qui pourrait être au-dessus de celui qui est supérieur à la fortune. Que le pouvoir absolu rêve lui-même de cet affranchissement en dit long sur la nature du bien qu’il désigne, ce n’est jamais une question de moyens matériels, la possession de soi ne s’achète pas avec le pouvoir, elle se conquiert par un tout autre chemin. La distance entre l’état qu’il décrit, nul ne s’appartient, et l’idéal qu’il vise, le sage s’appartient entièrement, est précisément l’espace de travail que Sénèque appelle la philosophie.
La troisième pièce donne le mouvement inverse, le contenu positif du même diagnostic. Revenir à soi n’est jamais une pratique méditative au sens où on l’entendrait aujourd’hui, c’est un acte de reprise de propriété, un geste concret plutôt qu’un état d’esprit. On appartient à soi quand on peut librement choisir à quoi consacrer ses heures, et Sénèque, sans jamais donner de technique précise, indique une direction claire, réduire les engagements qui volent le temps, refuser de se prêter à ceux qui utilisent sans jamais rendre, consacrer le temps ainsi récupéré à l’examen de sa propre vie. Celui qui n’emploie son temps que pour son propre usage, résume-t-il, qui règle chacun de ses jours comme sa vie tout entière, ne désire ni ne craint le lendemain. Le signe qu’on est réellement revenu à soi reste, lui aussi, entièrement intérieur, on peut alors examiner son passé sans crainte ni honte, et son présent sans agitation, nul homme ne se reporte volontiers dans le passé, si ce n’est celui qui a toujours soumis ses actions à la censure de sa conscience et qui jamais ne s’égare. La conscience de son corps n’est donc jamais une fin en soi, elle n’est que le premier palier, le plus bas et le plus concret, d’une reconquête qui va ensuite jusqu’à la gestion du temps entier, puis jusqu’à la vie tout entière.
La quatrième pièce introduit une tension qui, loin d’affaiblir le principe, en assure la complétude. Épictète prescrit en apparence l’exact inverse de Sénèque, ne jamais s’identifier au corps, le traiter comme un instrument confié à la faculté de choisir, pour que la maladie entrave l’instrument, jamais l’artisan qui s’en sert. Mais un artisan qui ignorerait totalement l’état de son propre outil ne pourrait pas non plus bien s’en servir, et c’est précisément là que la tension se résout, plutôt qu’elle ne se referme en contradiction. Épictète met en garde contre l’identification au corps, s’enorgueillir de sa force ou se désespérer de sa faiblesse, jamais contre la simple conscience de son état. Les deux textes visent en réalité deux opérations entièrement différentes que le sens commun confond trop facilement, être attentif à son corps, ce que Sénèque exige comme seuil minimal absolu, n’est jamais la même chose que faire dépendre sa valeur ou son identité de l’état de ce corps, ce qu’Épictète interdit formellement.
Le modèle qu’Épictète propose pour tenir cette distinction est celui de l’acteur et du rôle. L’homme y ressemble à un acteur de théâtre, qui ne choisit jamais le rôle qu’on lui distribue, mendiant, boiteux ou roi, mais qui choisit entièrement la façon de le jouer. Le corps n’est jamais que le costume de ce rôle, et se dissocier du corps, c’est simplement comprendre que le costume n’est pas l’acteur qui le porte. C’est ton fait de bien jouer le rôle qui t’est donné, résume Épictète, mais le choisir, c’est le fait d’un autre. Épictète pousse cette thèse jusqu’à en faire une démonstration vécue plutôt qu’un simple argument, sa propre jambe, brisée par son maître, ne l’empêche jamais de rester souverain sur ce qui dépend réellement de lui. Il faut se garder, sur ce point précis, d’un contresens fréquent, les Stoïciens ne méprisent jamais le corps, ce sont des monistes matérialistes pour qui l’âme elle-même reste un souffle de matière, le corps n’est donc jamais méprisé, il est simplement situé, une matière confiée, un instrument d’exercice, un terrain concret pour la vertu, exactement comme un forgeron entretient son enclume avec soin sans jamais se prendre pour elle.
Tenir les deux exigences ensemble à la fois, savoir précisément où l’on est sans jamais s’y identifier, est parfaitement cohérent, et c’est même l’articulation la plus exigeante que ce principe demande. La question qu’Épictète laisse finalement en suspens rejoint directement le seuil posé par Sénèque, si je ne suis pas mon corps mais la faculté qui use de ce corps, suis-je réellement en train d’exercer cette faculté, ou est-ce que je vis en spectateur passif d’un corps qui vieillit sans moi, comme un acteur qui aurait fini par oublier qu’il se trouve encore sur scène.
Ce qui résiste
Ce seuil, aussi solide soit-il, n’est jamais une garantie réciproque. Un boxeur parfaitement conscient de la position de son corps sur le ring peut être tout aussi irréfléchi, une fois sorti du ring, que le voluptueux romain que Sénèque tourne en dérision. La présence corporelle et la présence à soi au sens existentiel restent deux capacités qui peuvent parfaitement se dissocier l’une de l’autre, l’absence du signe prouve toujours la dépossession, mais sa présence, elle, ne prouve jamais la possession complète de soi. Le principe énonce donc un seuil zéro, jamais une garantie totale, ce qui borne sa portée sans jamais l’invalider, quelqu’un peut franchir ce premier seuil sur un terrain précis de sa vie, l’entraînement physique, et rester malgré tout entièrement dépossédé partout ailleurs.
Ma position
Sur le ring je suis parfaitement présent à mon corps. Hors du ring, ça m’arrive d’être dispersé, je viens à peine de me rendre compte que je fais du bruxisme depuis plusieurs années, sans jamais y avoir prêté attention. J’ai cédé du temps et de l’attention, morceau par morceau, à la société, à mon travail, à mon environnement, à ma conjointe, à ma famille, à mes amis. Mon premier geste concret de retour à moi, c’est simple, prendre mon chocolat chaud sur le balcon, dans le silence, juste après le réveil, et je le tiens quasiment tous les jours. Je suis attentif à mon corps, et je fais dépendre ma valeur de son état, je l’admets, sans que ce soit ma valeur entière : être trop gras ne me va pas, perdre du muscle ne me dérange pas, ce qui me dérange, c’est d’être laid, un point c’est tout, et de toute façon, si je ne gère pas l’état de mon corps, qu’est-ce que je vais gérer. Il y a un endroit précis où ma présence physique masque une absence à moi-même, au travail. Au bureau, tout est politique, les compétences seules ne suffisent pas, on est jugé à chaque instant, alors j’adopte une posture. Le premier signe que je serais redevenu vraiment là, ce serait la détente et la fluidité dans mes gestes et mes prises de parole, être fluide comme un boxeur sur le ring, même au bureau.
Ce que ça change
Suis-je assis, demandait le Romain à ses esclaves, sans savoir où était son propre corps. Personne ne pose plus la question à ta place, alors demande-toi, là, maintenant, tu saurais y répondre.
— Makaya