Ce que tu gardes compte plus que ce que tu gagnes
La règle du dixième de Clason en sept étapes : mets ta part de côté avant de dépenser, budgétise sur le reste, fais-la fructifier.
Contexte
Le virement tombe. Trois semaines plus tard, il n’en reste rien, et si on demandait où c’est parti, la réponse honnête serait qu’on ne sait pas vraiment. Ce n’était pas du gaspillage flagrant, il n’y a pas eu de folie, juste une succession de dépenses qui semblaient toutes raisonnables au moment où elles ont été faites. Le mois suivant recommence à l’identique, et l’explication qu’on se donne est toujours la même : ça ira mieux quand le revenu montera. Clason, dans L’homme le plus riche de Babylone, affirme exactement l’inverse. Selon lui, le revenu n’a jamais été la variable qui décide, et attendre qu’il augmente est précisément ce qui garantit que rien ne changera. Sa méthode tient en sept règles, dans un ordre qui n’est pas négociable, et la première suffit à faire basculer tout le reste.
La règle fondatrice, chez Clason, est celle du dixième : « Pour toutes les dix pièces de monnaie que vous mettez dans votre bourse, n’en dépensez que neuf. » Ce n’est pas une consigne d’austérité, c’est une inversion de l’ordre des opérations. Le réflexe ordinaire consiste à dépenser puis à épargner ce qui reste, ce qui revient à ne jamais rien épargner, puisqu’il ne reste jamais rien. Clason renverse la séquence : la part est prélevée d’abord, et le budget se construit ensuite sur ce qui subsiste. D’où la deuxième règle, qui est la conséquence directe de la première : « Choisissez les dépenses qui sont obligatoires et celles qui sont possibles à l’intérieur des neuf dixièmes de votre revenu. » L’assiette de calcul n’est plus le revenu total, elle est le revenu amputé. Et une fois cette part sécurisée, elle ne doit pas dormir, parce que selon Clason « l’or conservé dans une bourse… ne rapporte rien ». Le but n’est pas d’entasser, c’est de mettre au travail : dans son récit, « les dix pièces d’argent initiales valaient maintenant trente et une pièces et demie ».
Les étapes
- Se payer soi-même en premier : ne jamais dépenser plus de neuf dixièmes de ce qu’on gagne. « Pour toutes les dix pièces de monnaie que vous mettez dans votre bourse, n’en dépensez que neuf. » Le prélèvement se fait à la réception du revenu, pas à la fin du mois.
- Budgétiser sur l’assiette réduite, jamais sur la totalité du revenu. « Choisissez les dépenses qui sont obligatoires et celles qui sont possibles à l’intérieur des neuf dixièmes de votre revenu. »
- Commencer petit et rester régulier avant de viser gros. « Il est sage de d’abord mettre en sécurité les petites sommes et d’apprendre à les protéger. » La compétence de garder se construit sur de faibles montants, jamais sur de gros.
- Faire travailler ce qui est mis de côté plutôt que le laisser dormir. « L’or conservé dans une bourse… ne rapporte rien. » La part épargnée doit produire un flux, sinon elle n’est qu’un stock qui s’érode.
- Ne jamais investir ou prêter sans consulter un spécialiste du domaine concerné. « Si tu veux avoir un conseil au sujet de bijoux, va voir un bijoutier […] Celui qui demande conseil concernant ses épargnes à quelqu’un sans expérience en la matière devra payer de ses économies. »
- Se loger en propriétaire plutôt qu’en locataire dès que possible. « Possédez votre propre maison. »
- Organiser un revenu qui survit à soi-même, et continuer à se former. « Prévoyez des revenus pour plus tard et assurez le bien-être de votre famille », et « plus nous acquérons de connaissances, plus nous pouvons gagner ».
Les pièges
Le premier piège est de confondre thésaurisation et enrichissement. Mettre de côté n’est que la moitié du geste : l’or qui dort, écrit Clason, « satisfait l’âme de l’avare, mais il ne rapporte rien ». Celui qui accumule sans jamais faire travailler sa part croit appliquer la méthode alors qu’il n’en exécute que le premier temps. Le deuxième piège est le rendement anormal, l’occasion présentée par quelqu’un qui n’y connaît rien et qui promet plus que le raisonnable : selon Clason, « les taux usuraires sont des sirènes aux chants irrésistibles », et la cinquième règle existe précisément pour cette raison. Le troisième piège est le plus discret et le plus coûteux, parce qu’il se déguise en bon sens : repousser la règle du dixième en attendant un revenu plus confortable. Clason y répond par une observation qui ne souffre aucune exception dans son cadre : « les dépenses dites obligatoires augmentent toujours en proportion de nos revenus. » Le confort attendu n’arrive jamais, parce que le train de vie monte exactement à la vitesse du salaire.
Quand déclencher
Applique la première règle dès la réception de tout revenu régulier, avant la première dépense du mois, sans attendre un montant qui justifierait de commencer. Et repasse par la cinquième avant tout placement, tout prêt à un tiers et tout achat immobilier, c’est-à-dire chaque fois qu’une somme significative est sur le point de quitter ta main pour une durée longue.
Ce que ça change
Ton salaire n’a jamais été le problème. Ce qui décide, c’est la part que tu retires avant que le mois commence à te la prendre.
— Makaya