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Protocole · ·3 min

Le caractère ne se cache jamais derrière la hiérarchie

La méthode de De Gaulle pour forger un caractère de chef : recourir à soi face à l'événement plutôt que de s'abriter derrière la hiérarchie.

Charles de Gaulle, Le Fil de l'épée

Contexte

Il y a ce moment précis où tu sens la décision monter, où tu sais déjà ce qu’il faudrait faire, et où, à la place, tu te surprends à chercher une procédure à citer, un supérieur à consulter, un texte à invoquer, n’importe quoi qui te dispenserait de signer de ton propre nom. Charles de Gaulle a nommé ce moment avec une précision chirurgicale dans Le Fil de l’épée : c’est exactement là que se joue la différence entre l’exécutant et l’homme de caractère.

« Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère. Son mouvement est d’imposer à l’action sa marque, de la prendre à son compte, d’en faire son affaire », écrit De Gaulle, opposant ce réflexe à celui qui « s’abrite sous la hiérarchie » ou « se cache dans les textes ». L’objectif qu’il pose : passer de l’exécutant qui s’abrite derrière le cadre à celui qui prend l’action à son compte, sans pour autant basculer dans l’entêtement, qui lui ressemble pourtant de l’extérieur à s’y méprendre.

Les étapes

  1. Face à l’événement, recourir à soi avant de recourir au cadre. C’est le geste définitionnel selon De Gaulle : la marque de l’homme de caractère, c’est de prendre l’action à son compte plutôt que de se cacher dans les textes.
  2. Aller chercher la difficulté plutôt que l’éviter, seul milieu où le caractère se réalise. « La difficulté attire l’homme de caractère, car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même », écrit De Gaulle : la difficulté ne crée pas le caractère, elle le fait passer de virtuel à accompli.
  3. Adosser systématiquement le caractère à une conception, faute de quoi il dégénère. De Gaulle pose lui-même le garde-fou : « le caractère, si rien ne l’accompagne, ne donne que des téméraires ou des entêtés », tandis que « les plus hautes qualités de l’esprit ne peuvent suffire » sans lui.
  4. Assumer l’acte d’ordonner et son irréversibilité. C’est, selon De Gaulle rapportant le mot de Pétain interrogé sur ce qui exige le plus d’un chef, « d’ordonner » : « l’intervention de la volonté humaine dans l’enchaînement des événements a quelque chose d’irrévocable. Utile ou non, opportune ou malheureuse, elle entraîne des conséquences indéfinies. »
  5. Savoir désobéir quand la hiérarchie manque une occasion décisive. Ni règle ni système, un acte de caractère lié à une occasion précise : De Gaulle regrette d’un officier par ailleurs admirable « qu’il a toutes les qualités de Nelson, sauf une, il ne sait pas désobéir. »
  6. S’entourer de ce qui résiste plutôt que de ce qui facilite. « On s’appuie seulement sur ce qui résiste, et il faut préférer les cœurs fermes et incommodes aux âmes faciles et sans ressort », écrit De Gaulle, pour qui l’âpreté est « le revers ordinaire des puissantes natures. »

Les pièges

Le premier piège, c’est de confondre caractère et entêtement. La ressemblance extérieure est réelle, De Gaulle la constate lui-même le premier ; seule la conception qui accompagne l’acte les distingue vraiment l’un de l’autre. Le deuxième, c’est d’attendre un enseignement ou un programme qui produirait le caractère de l’extérieur : pour De Gaulle, « nul décret, nul enseignement ne sauraient inspirer » ce que seule l’épreuve directe forge. Le troisième, c’est d’ignorer le seuil de rupture : « l’excès des épreuves a pour conséquence une détente des volontés, une dépression des caractères. » La difficulté nourrit le caractère jusqu’à un certain point ; au-delà, elle démolit ce qu’elle était censée forger.

Quand déclencher

Au moment précis où l’on se surprend à se couvrir derrière une procédure, un supérieur ou un texte pour éviter d’assumer une décision qu’on sait pourtant devoir prendre. C’est ce réflexe de couverture, repéré sur le vif, qui signale qu’il est temps de recourir à soi plutôt qu’au cadre.

Ce que ça change

Un chef qui se cache derrière un règlement n’a jamais commandé personne, il n’a fait qu’exécuter en attendant qu’on lui pardonne. Le jour où tu signes de ton propre nom, difficulté comprise, commence le seul commandement qui vaille : celui que tu exerces d’abord sur toi.

— Makaya