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Protocole · ·4 min

On ne manque jamais de temps, on se le laisse voler

La méthode de Sénèque pour récupérer son temps : trier ses occupations entre celles qui rendent à soi et celles qui arrachent à soi.

Sénèque, De la brièveté de la vie

Contexte

Un dimanche soir, tu regardes la semaine derrière toi et tu ne sais plus dire ce que tu en as fait. Rien de dramatique n’est arrivé : pas d’accident, pas de crise, juste des heures parties dans des réunions qui n’engageaient à rien, des écrans qui n’ont rien produit, des gens qui ont su te prélever du temps sans jamais te le demander vraiment. Tu n’as manqué de rien, sinon de comptes à te rendre à toi-même. C’est exactement le point de départ de Sénèque dans De la brièveté de la vie : pour lui, ce n’est jamais le temps qui manque, c’est l’usage qu’on en fait qui se dérobe.

Le diagnostic de Sénèque tient en une phrase, et elle renverse tout de suite l’excuse la plus courante : « Nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue ; elle suffirait, et au-delà, à l’accomplissement des plus grandes entreprises, si tous les moments en étaient bien employés. » Le problème n’est donc jamais la quantité reçue, c’est l’emploi qu’on en fait. Ce déplacement change tout : chercher plus de temps est une impasse, tandis que défendre celui qu’on a déjà, moment par moment, redevient possible.

Les étapes

  1. Acter le diagnostic exact : le temps ne manque pas, il est perdu. Le travail commence par ce renversement, pas par une nouvelle organisation d’agenda.
  2. Trier ses occupations sur un critère unique : celles qui rendent à soi contre celles qui arrachent à soi. Le partage ne se fait pas entre occupé et oisif, selon Sénèque : « il est des hommes dont le loisir même est affairé », et « la vie de certaines gens ne peut être appelée une vie oisive, c’est une activité paresseuse. »
  3. Régler chaque journée comme une vie entière. Une journée doit pouvoir se refermer sur elle-même, sans que sa valeur dépende du lendemain : « régler chacun de ses jours comme sa vie », écrit Sénèque.
  4. Défendre jusqu’à la plus petite fraction contre le vol. Face à toute sollicitation, poser la question : qui commande ce temps, et à qui sert-il ? « Il appartient à un grand homme, élevé au-dessus des erreurs humaines, de ne se point laisser dérober la plus petite partie de son temps », selon Sénèque.
  5. Habiter le présent au lieu de le traverser. Le défaut est structurel, pas accidentel : « ils oublient le passé, négligent le présent, craignent pour l’avenir. » Le passé seul est acquis, hors d’atteinte de la fortune, mais seulement pour celui qui a déjà soumis ses actions à la raison ; les autres n’osent même pas s’y retourner.
  6. Cibler ce qu’on veut connaître au lieu d’accumuler. Sénèque ironise sur ceux qui occupaient leur érudition à compter les rameurs d’Ulysse, un savoir qui n’a jamais rien changé à la conduite de celui qui le détient.

Les pièges

Le premier piège, c’est de confondre récupération et loisir vide : pour Sénèque, le loisir affairé, celui qu’on remplit de distractions sans direction, est une perte aussi grande que l’occupation subie. Le deuxième, c’est de mesurer sa vie en durée plutôt qu’en emploi ; Sénèque vise directement celui dont on pourrait dire qu’« il n’a pas longtemps vécu, il est longtemps resté sur la terre », l’image du navire ballotté qui n’a jamais navigué. Le troisième, c’est d’attendre un moment plus dégagé pour commencer vraiment : « n’est-il pas trop tard de commencer à vivre lorsqu’il faut sortir de la vie ? », demande Sénèque, pour qui c’est la langueur, non l’horloge, qui rend la mort soudaine.

Quand déclencher

À la fin d’une semaine dont on ne peut pas dire ce qu’on en a fait. Et plus systématiquement encore, avant d’accepter tout engagement qui viendra prélever du temps de façon récurrente : c’est à ce moment-là, avant l’engagement et non après coup, que la question doit être posée.

Ce que ça change

Le temps ne t’a jamais manqué. Tu l’as laissé filer entre les mains de ceux qui savaient le demander mieux que toi ne savais le défendre. Reprends-le, une journée à la fois, et referme chacune d’elles comme si c’était la dernière que tu avais à vivre.

— Makaya