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Protocole · ·3 min

Revenir à soi n'est pas fuir les hommes, c'est cesser de leur appartenir

La méthode de Sénèque pour se retirer de la foule sans s'isoler : reprendre son temps, son attention et son jugement cédés par contagion sociale.

Sénèque, De la brièveté de la vie

Contexte

Une vie occupée, en apparence réussie, où pourtant plus une seule heure n’appartient vraiment à celui qui la vit. Une opinion adoptée sans l’avoir examinée, simplement parce que tout le monde autour la répète. Un homme qui commande, qui pèse, qui a du crédit, et qui se plaint pourtant de n’avoir jamais eu un instant de loisir. C’est le portrait que dresse Sénèque de ceux qui se sont laissé absorber par la foule, et c’est de là que part son protocole pour revenir à soi.

Sénèque décrit la contagion de la foule comme un phénomène d’abord physique avant d’être moral. Il compare les masses à des corps qui se refoulent les uns les autres : nul ne tombe sans faire choir un autre avec lui, et les premiers entraînent la perte de ceux qui suivent. Il n’est rien, selon lui, qui jette autant dans d’inextricables misères que de se régler sur le bruit public, de vivre non pas d’après la raison mais d’après autrui. Le vulgaire, dans son vocabulaire, n’est pas une classe sociale : c’est une façon de former ses opinions. « Jamais il ne juge, on croit toujours », écrit-il. Se séparer du vulgaire ne veut donc pas dire fuir les hommes, mais reprendre pour soi ce qu’on avait cédé sans y penser, son temps, son attention, son jugement.

Les étapes

  1. Diagnostique d’abord la contagion mécanique de la foule, avant même de t’en méfier. Le mécanisme est physique avant d’être moral : se régler sur le bruit public, c’est vivre d’après autrui plutôt que d’après la raison.
  2. Reconnais le vulgaire à un seul critère : juge-t-il, ou croit-il ? Le vulgaire, chez Sénèque, ne juge jamais, il croit toujours. Ce n’est pas une catégorie sociale, c’est une manière de former ses opinions par transmission plutôt que par examen.
  3. Traite la séparation du vulgaire comme un mouvement intérieur, jamais comme un isolement social affiché.
  4. Remplace la fréquentation plutôt que de la supprimer en bloc. Le retrait n’est pas une solitude totale : c’est échanger ceux qui tirent à eux contre ceux qui élèvent, quitte à les fréquenter à travers leurs écrits plutôt qu’en personne.
  5. Repère et écarte spécifiquement les ostentatoires, ceux qui préconisent l’éloquence, courtisent la fortune, adorent le crédit, exaltent le pouvoir. Selon Sénèque, ce grand nombre d’admirateurs n’est qu’un grand nombre d’envieux.
  6. Reprends ce que tu avais cédé en continu, ton temps, ton attention, ton jugement. Nul ne s’appartient tant qu’il se consume contre un autre.
  7. Préfère toujours le bien substantiel au bien de parade. Vérifie qu’une chose vaut par elle-même, et non par le regard qu’elle attire : la partie la plus cachée d’un bonheur véritable doit en être la plus belle.

Les pièges

Le premier piège est de confondre la séparation du vulgaire avec le mépris affiché ou l’isolement social : Sénèque parle d’un mouvement intérieur, pas d’un déménagement. Le deuxième piège consiste à croire qu’on se retire en critiquant autrui, alors que c’est encore vivre par son regard. Sénèque le dit sans détour : celui qui scrute les faiblesses des autres pour s’en faire juge, alors qu’il est lui-même couvert de ses propres plaies, n’a fait que déplacer la contagion. Le troisième piège est de croire que le rang ou la puissance protège de la dépossession de soi. Il cite Drusus, tribun influent, qui se plaignait de n’avoir jamais eu une heure de loisir, et Cicéron lui-même, l’un des hommes les plus puissants de Rome, comptés parmi ceux qui ne s’appartenaient pas.

Quand déclencher

Quand tu remarques que tu adoptes une opinion simplement parce que tout le monde la répète, ou que tu te sens dépossédé de toi-même malgré une vie occupée et en apparence réussie.

Ce que ça change

Tu peux rester au milieu des hommes et ne plus leur appartenir. Ce n’est pas eux qu’il faut fuir, c’est l’heure que tu leur donnes sans la reprendre jamais.

— Makaya