Tenir sa langue n'est pas se taire, c'est se garder
La méthode d'Épictète pour traverser les situations sociales à fort enjeu de statut sans perdre le contrôle de son propre jugement.
Contexte
Une réunion où chaque mot pèsera. Une négociation où l’autre en face attend que tu craques. Un dîner où tu sais déjà que certains vont te juger sur trois phrases. Ou pire : tu viens d’apprendre qu’on a parlé dans ton dos, et tout ton corps réclame une réponse, tout de suite. C’est exactement dans ces moments-là, quand l’enjeu de statut monte, que la plupart des hommes perdent le contrôle de ce qui devrait leur appartenir en propre : leur jugement.
Selon Épictète, le silence n’est ni une stratégie d’intimidation ni une posture qu’on travaille pour impressionner. C’est l’état de repos naturel de la faculté qui gouverne en toi (l’hègemonikon) face au flot de représentations que la vie sociale déverse en continu. « Garde le silence la plupart du temps, ou dis ce qui est nécessaire, et en peu de mots », écrit-il. Ce n’est pas une prescription de discrétion polie : c’est un tri. Certaines choses dépendent de toi (ton opinion, ton vouloir, ton désir, ton aversion), d’autres non. La conduite d’autrui, ce qu’il pense de toi, ce qu’il dit derrière ton dos, n’a jamais figuré sur la liste de ce qui dépend de toi. En débattre, c’est détourner la seule faculté que tu possèdes réellement vers un objet qui ne t’appartient pas.
Les étapes
- Fais du silence ta position par défaut. Ne parle que quand c’est nécessaire, et en peu de mots.
- Retire la conduite d’autrui de la liste de ce qui mérite ton attention. Ce n’est pas à toi de juger ce qui ne dépend pas de toi, et refuse les sujets de conversation communs tenus par ceux qui n’ont jamais fait ce tri.
- N’oriente jamais une parole vers le seul but de faire rire, et limite le rire lui-même, en fréquence comme en objets. Chercher l’hilarité d’autrui, c’est placer le centre de ta satisfaction dans une réaction extérieure. La dignité intérieure visée n’est pas la sévérité, c’est le refus de te disperser.
- Ne démens jamais une calomnie. Concède plutôt davantage : réponds que celui qui a médit ignorait sans doute tes autres défauts, sans quoi il en aurait dit bien plus. Cette ironie désamorce l’attaque au lieu de la nourrir par la dispute.
- Prémédite l’éconduite avant toute rencontre avec un homme puissant. Envisage à l’avance la porte fermée, l’attente, l’indifférence, non par pessimisme, mais pour ne pas être pris au dépourvu par tes propres réactions.
- Traite celui qui se trompe comme un ignorant, jamais comme un méchant. Selon Épictète, tout homme agit selon ce qui lui paraît vrai, et personne ne fait le mal volontairement. Ce n’est pas de la bonté sentimentale : c’est la conséquence logique de sa théorie de l’action.
Les pièges
Le premier piège consiste à confondre le silence-discipline avec le silence-posture. Dès qu’il devient un moyen de se distinguer ou d’impressionner la galerie, il retombe exactement dans la dépendance au regard d’autrui qu’il était censé traiter. Le second piège, c’est de prendre la gravité pour de la tristesse ou de la raideur : elle s’oppose à la légèreté irréfléchie, pas à la joie. Le troisième piège, enfin, c’est d’utiliser « ça ne dépend pas de moi » comme permission de désengagement général. Le devoir d’orientation envers tes proches reste entier ; seule la dispute avec les étrangers tombe.
Quand déclencher
Avant toute situation sociale à fort enjeu de statut, réunion, négociation, rencontre avec un décideur, dîner où tu sais que tu seras jugé, et immédiatement après avoir appris qu’on t’a critiqué dans ton dos.
Ce que ça change
Ce que tu ne dis pas ne peut pas te trahir. Ce que tu ne réfutes pas ne peut pas te faire courir. Garde ta langue, et laisse le silence faire le travail que la parole aurait raté.
— Makaya