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Réflexion · ·9 min

Aucune donnée ne décide à ta place

De Gaulle : ni l'intelligence ni l'instinct ne tranchent jamais, la décision finale reste d'un ordre moral qu'aucune donnée ne touche.

Charles de Gaulle, Le Fil de l'Épée

C’est la capacité d’adaptation qui est la plus importante dans l’action. La formule a des airs d’évidence, presque un lieu commun de management moderne, s’adapter, rester flexible, réagir vite. Et pourtant, à peine posée, elle appelle une question qui la déloge de sa fausse évidence, s’adapter à partir de quoi, avec quoi, et surtout, une fois qu’on a réagi juste, qu’est-ce qui a réellement tranché, la donnée qu’on avait en main, ou quelque chose d’une autre nature, plus difficile à nommer, que la donnée n’a jamais touché.


Le chemin parcouru

La première génération de cette chaîne nuance d’emblée l’évidence de départ. Ce n’est jamais l’adaptation comme telle qui prime, c’est la lecture juste des circonstances, apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, voilà donc le rôle essentiel du chef. Ce qui compte, au fond, c’est de comprendre que l’action, la guerre comme n’importe quelle entreprise humaine engagée dans le réel, revêt essentiellement le caractère de la contingence, variable, instable, diverse. L’intelligence, qui saisit ce qui est fixe, ne suffit jamais à elle seule face à ce genre d’objet mouvant. Il faut autre chose, l’instinct, pour prendre avec les réalités un contact direct, il faut que l’esprit humain en acquière l’intuition en combinant l’instinct avec l’intelligence. La capacité d’adaptation n’est donc jamais une qualité autonome qu’on posséderait ou non, elle est la conséquence directe d’un instinct bien développé et d’un refus des doctrines pensées à l’avance. Saisir un moment favorable, ainsi que le montre l’exemple d’une conjonction militaire saisie et exploitée au bon instant, c’est déjà bien plus qu’adapter, c’est reconnaître le moment lui-même, ce qui suppose toujours, en amont, une préparation intérieure déjà là.

La deuxième génération descend d’un cran et nomme précisément ce que contient cette préparation intérieure, sous la forme d’une phrase presque chimique, pour prendre avec les réalités un contact direct, il faut que l’esprit humain en acquière l’intuition en combinant l’instinct avec l’intelligence. Cette intuition n’est donc jamais un ingrédient unique, elle est la combinaison précise de deux facultés dont les limites respectives sont soigneusement posées. L’intelligence, seule, en est structurellement incapable, sa nature est de saisir et de considérer le constant, le fixe, le défini, elle fuit le mobile, l’instable, le divers, et c’est précisément pour cette raison que l’action offre à l’esprit humain une sorte d’obscurité que l’intelligence ne suffit jamais à percer entièrement. Elle n’est pourtant pas inutile pour autant, elle prépare le terrain sans produire elle-même la prise sur le réel, élaborant d’avance les données de la conception, elle les éclaire, les précise, et réduit le champ de l’erreur, mais elle prépare la conception, elle ne l’enfante jamais. Le second ingrédient est l’instinct, qui prend le relais très exactement là où l’intelligence s’arrête, au contact du mobile et de l’instable, mais il ne peut jamais opérer à l’état brut, sans discipline, si les suggestions de l’instinct sont nécessaires à la conception, elles ne sauraient jamais suffire à lui donner une forme précise. Il lui faut un cadre, même imparfait, il vaut mieux avoir une méthode mauvaise plutôt que de n’en avoir aucune, la méthode n’étant jamais ce qui remplace l’instinct mais ce qui l’empêche de rester une intuition informe et incommunicable. Un troisième composant, moins visible, complète ce mélange, le travail que l’esprit fournit sur lui-même bien en amont de toute action, la méditation, condition presque paradoxale de l’homme d’action, non son contraire mais sa préparation silencieuse, tous les grands hommes d’action furent des méditatifs. C’est dans ce retour sur soi, loin de l’urgence, que l’instinct se forme et s’affine avant d’avoir à s’exercer dans le mouvement lui-même, l’action elle-même ne laissant jamais le temps de le construire, seulement celui de le révéler.

La troisième génération renverse frontalement une hypothèse séduisante, celle qui voudrait que, de tous les ingrédients de cette préparation intérieure, seul l’instinct porte finalement une donnée ciblée, pertinente pour le cas précis. De Gaulle dit très exactement l’inverse de cette intuition. Ce qui ressemble le plus à une donnée dans son vocabulaire, le renseignement, le terrain, les effectifs, les chiffres, appartient entièrement à l’intelligence, jamais à l’instinct. Le renseignement, intelligemment recherché, ingénieusement exploité, limite le problème là où l’hypothèse ouvre des chemins, et si les renseignements ne suffisent jamais à dicter seuls une manœuvre décisive, ils éliminent malgré tout bien des variables dans l’esprit de ceux qui décident. La connaissance raisonnée du terrain aide la conception, l’organisation place dans un cadre solide la fluidité de l’ensemble et présente au raisonnement des figures et des nombres, autrement dit exactement la description d’une base de données de décision, entièrement attribuée à l’intelligence. L’instinct, lui, n’apporte jamais un élément de ce genre, il ne fournit aucune information, il n’en produit ni n’en traite. La proposition ne devient juste qu’à la condition de changer ce que signifie le mot ciblée, si elle veut dire pertinente pour ce cas précis, maintenant, alors De Gaulle l’accorde, c’est même l’axe de tout son raisonnement, mais au prix d’abandonner entièrement la métaphore de la donnée, car l’obstacle qu’il décrit n’est jamais un manque d’information, c’est une inadéquation d’objet. L’intelligence ne rate jamais le cas particulier faute de données, elle le rate par constitution même, son objet est le stable, et l’événement, par nature, ne l’est jamais. Ce que l’instinct apporte à sa place n’est donc jamais une donnée mieux ciblée, mais un tout autre mode d’accès au réel, un contact, jamais une information. Le mot décisif de toute cette démonstration est combinant, l’intuition n’est jamais l’instinct seul, elle est le produit conjoint des deux facultés, ce qui interdit absolument de conclure que l’instinct serait l’ingrédient qui compte vraiment et les autres un simple décor autour de lui, il touche le mobile, mais il ne suffit jamais à lui seul.

Cette même troisième génération ajoute, en son terme le plus radical, ce que ni l’intelligence ni l’instinct ne fournissent jamais, à eux deux réunis. Sans doute l’intelligence y aide, sans doute l’instinct y pousse, mais, en dernier ressort, la décision elle-même est d’ordre moral. Même en accordant à l’instinct le monopole entier du contact avec le cas particulier, il ne décide jamais, il pousse seulement. Ce qui tranche véritablement relève d’un tout autre ordre, la capacité d’assumer l’irrévocable, une responsabilité qui prend un tel poids que peu d’hommes se révèlent capables de la supporter tout entière, et cette capacité-là, précisément, ne se nourrit d’aucune donnée, ciblée ou non, aussi fine soit-elle.

Ce que j’ai fini par comprendre

La chaîne complète, telle que ces trois générations la donnent bout à bout, comporte en réalité quatre termes hiérarchisés, et non deux comme le laissait supposer la question de départ. L’intelligence réduit l’incertitude en amont mais ne saisit jamais le mobile directement, elle prépare la conception sans jamais l’enfanter. L’instinct, seul, entre en contact réel avec ce mobile, mais il reste informe tant que rien ne vient l’organiser. La méthode donne à cet instinct une forme transmissible, exécutable, communicable, sans se substituer à lui. Et la décision, enfin, n’appartient à aucune de ces deux facultés prises séparément ni même combinées, elle est d’un ordre entièrement différent, moral, et c’est elle seule qui porte le poids de l’irrévocable. La formule qui referme cette troisième génération fixe ce partage sans la moindre ambiguïté possible, l’instinct n’a pas de donnée, il a le contact, l’intelligence a la donnée et n’a pas le contact, aucun des deux ne produit seul l’intuition, la méthode seule lui donne une forme transmissible, et rien de tout cela, absolument rien, ne décide jamais à la place de l’homme qui doit trancher.

Ce qui résiste encore

La chaîne se ferme ici, à cette troisième génération, sans qu’aucune résistance nouvelle n’apparaisse à l’intérieur du texte lui-même, un angle mort qu’il vaut mieux nommer que maquiller en clôture définitive. Une tension demeure pourtant, celle qui l’oppose à une autre tradition, radicalement différente sur ce point précis, selon laquelle l’intuition ne serait fiable que dans un environnement régulier, à feedback rapide, c’est à dire exactement l’inverse de la contingence dans laquelle De Gaulle confie à l’instinct le seul contact réel avec le réel. Cette tension reste entièrement ouverte, elle n’appartient pas au périmètre de cette chaîne centrée sur De Gaulle seul, et il vaut mieux la nommer honnêtement que la refermer artificiellement par une synthèse qui la ferait disparaître.

Ma synthèse

Ce que je retiens de cette chaîne, c’est que je n’ai pas encore la méthode qui relie ce que je sais et ce que je sens. Sur le SaaS, je manque justement de cette méthode qui articule la donnée et l’instinct, le trou précis que De Gaulle appelle méthode : les deux facultés sont là, chacune de son côté, jamais mises en forme ensemble. Le poids moral de la décision, lui, je ne le découvre pas après coup, je le sens au moment même où je tranche, parce que c’est mon point faible et que je n’ai pas encore l’habitude de le porter sans trembler. Il y a peu, au travail, j’ai dû arbitrer un avenant sans toutes les informations, on était déjà très en retard. C’est l’instinct qui a tranché, pas la donnée, parce que la donnée manquait et que le retard coûtait plus cher que l’attente. Je n’ai pas cherché à me couvrir avec plus de chiffres, j’ai appuyé sur le bouton, et j’ai corrigé ensuite. La règle que je m’en tire, pour l’instant, c’est celle-là : quand la donnée manque et que le retard pèse plus lourd que l’erreur, on avance quand même, et on répare en marchant.

L’intelligence te donne les chiffres. L’instinct te donne le contact. Aucun des deux ne signera à ta place. Ça, c’est à toi de le faire, seul, avec le poids entier de ce que tu décides.

— Makaya