Avoir un monde intérieur ne va pas de soi
Weininger et la monade : pourquoi un monde intérieur stable ne s'hérite pas à la naissance, mais se tient chaque jour, comme un chantier jamais fini.
Registre : cette réflexion s’appuie sur la métaphysique homme/femme d’Otto Weininger, auteur sensible. Ce qui est attribué à l’opposition masculin/féminin de son système est restitué au discours indirect, sans caution ni condamnation. L’article retient la question qui reste transférable une fois détachée de cette opposition : ai-je vraiment un monde intérieur fermé sur lui-même, ou seulement par endroits ?
Tout est parti d’un mot technique, emprunté à Leibniz, croisé au détour d’une lecture : la monade. Avoir une monade, est-ce que ça revient à avoir un monde intérieur ? Et si oui, est-ce que tous les hommes en ont un par nature ? La question a l’air scolaire tant qu’on ne voit pas où elle mène. Elle mène ici : l’intériorité, cette chose dont chacun parle comme d’un acquis, est-ce qu’on la reçoit à la naissance ou est-ce qu’il faut la construire ? Parce que si c’est la seconde réponse, alors la plupart des gens vivent en croyant posséder quelque chose qu’ils n’ont jamais bâti, et ne s’en aperçoivent que le jour où ça leur manque.
Le chemin parcouru
Weininger reprend le terme de Leibniz mais le tord à son usage. Chez lui, la monade désigne une unité individuelle dotée d’une essence propre et immuable, un être qui, selon sa formule, ne devient que ce qu’il est. Ce que ça implique est net : la trajectoire d’un tel être vient du dedans, pas du milieu qui l’entoure. Il n’est pas la somme de ses circonstances. Et Weininger pousse jusqu’à écrire que l’homme est un microcosme et qu’il a toutes les possibilités en lui, ce qui déplace complètement la question de l’origine : rien d’essentiel n’a besoin d’être ajouté de l’extérieur. Avoir une monade, résumé dans ses propres termes, revient à posséder une identité irréductible, une intériorité qui résiste à la dissolution dans l’autre plutôt qu’une identité qui s’y dilue au contact.
Sa définition, il la construit en creux, par exclusion, et c’est là qu’il faut le lire en registre savoir sans lui accorder ni caution ni condamnation. Dans son système, la femme n’est pas une monade, précisément parce qu’elle n’aurait pas de limites par elle-même, et c’est cette absence de bord, cette absence de forme fixe, qui rendrait selon lui l’accouplement possible. Elle pourrait, selon sa formule, tout être et tout devenir, précisément parce qu’elle ne serait rien de déterminé d’avance. Ce qu’il faut retenir de ce passage n’est pas la typologie sexuée qui le porte, c’est ce qu’elle révèle de sa définition en négatif : une monade, chez Weininger, est d’abord une fermeture. Une frontière. Une forme qui tient toute seule, quel que soit ce qui vient la heurter du dehors.
La relance qui suit vient corriger la lecture naïve qu’on serait tenté de faire. Oui, avoir une monade équivaut bien à avoir un monde intérieur au sens de Weininger. Mais à la question de savoir si tous les hommes le sont par nature, la réponse ne peut pas être un oui plat, parce que le système entier repose sur deux types idéaux, masculin et féminin, dont aucun être réel n’est jamais la version pure. Chacun, dans ce cadre, est un mélange en proportions variables. La monadicité cesse alors d’être une propriété binaire distribuée à la naissance selon le sexe biologique : elle devient un pôle idéal dont les hommes réels s’approchent à des degrés divers, selon leur composition propre.
Et cette même relance en tire la conséquence qui achève de désamorcer la lecture identitaire la plus commode. Un homme biologiquement mâle, mais fortement mêlé de ce que Weininger range du côté féminin, absence de forme, de mémoire, de volonté propre, serait dans ce cadre moins monadique qu’un autre, à sexe strictement identique. Le critère n’est donc jamais l’appartenance à une catégorie, c’est le degré tenu à l’intérieur de cette catégorie, ce qui retire d’un coup toute garantie automatique à quiconque croirait la posséder du seul fait de sa naissance.
Ce que j’ai compris
Détachée de la grille homme femme dans laquelle Weininger l’enferme, la question change de nature et devient utilisable. La fermeture, la forme stable, l’essence qui ne dépend pas du dehors, ce n’est pas quelque chose qu’on possède ou qu’on ne possède pas. C’est quelque chose qu’on tient, plus ou moins fort, et qui peut se relâcher sans qu’on l’ait décidé. Le monde intérieur n’est pas un bien qu’on range une fois acquis, c’est une tenue qu’il faut renouveler. Et une tenue, à la différence d’un bien, ça se perd en silence, sans effraction visible, simplement parce qu’on a cessé d’y prêter attention.
Ce déplacement change aussi le regard qu’on porte sur les autres. Si la monadicité était une propriété binaire distribuée d’office, elle ne dirait rien d’intéressant sur personne, elle serait un fait, pas un mérite. En devenant un degré, elle redevient une question qu’on peut se poser sur soi-même à tout moment, plutôt qu’une case cochée une fois pour toutes à la naissance.
Ce qui résiste
Le mot « degré », sur lequel repose toute la nuance, n’est jamais mesuré ni illustré dans la chaîne. On sait que la monadicité varie d’un homme à l’autre, on ne sait pas à quoi elle se reconnaît concrètement chez quelqu’un, ni ce qui distinguerait, dans un comportement observable, un homme fortement monadique d’un autre qui l’est peu. Un critère sans manifestation observable reste une idée, pas un outil qu’on pourrait appliquer à soi-même avec rigueur.
La chaîne s’arrête d’ailleurs après une seule génération, et elle s’arrête juste avant la question la plus utile de toutes : qu’est-ce qui, dans une vie réelle, fait gagner ou perdre en monadicité au fil du temps ? Tant que celle-là n’est pas creusée, on tient un diagnostic sans levier, une manière de nommer un état sans jamais pouvoir dire comment on y entre ou comment on en sort.
Reste enfin le point aveugle dont tout le reste hérite : la construction repose sur deux types idéaux qui ne sont jamais démontrés par Weininger, seulement posés en axiome de départ. La nuance elle-même, aussi juste soit-elle une fois qu’on se place à l’intérieur du système, ne vaut donc que si l’on accepte d’abord ce que le système n’a jamais pris la peine de prouver.
Ma synthèse
Mon monde intérieur n’est pas une forteresse déjà bâtie, c’est un chantier qui peut aussi bien gagner du terrain que céder, il n’est pas encore consolidé, et je ne me raconte pas le contraire. Ce qui le fait céder, ce n’est jamais un seul front : parfois c’est l’extérieur qui s’infiltre, parfois c’est moi qui laisse la porte entrouverte, souvent les deux à la fois. Alors je choisis d’être une monade plutôt que de faire l’éloge de la porte ouverte, mais une monade qui sait ce qu’elle fait : la vraie force n’est pas dans la fermeture elle-même, elle est dans la conscience de ce qu’on laisse entrer, et de ce qu’on refuse.
Je ne suis pas né avec un monde intérieur tout construit. Je le referme un peu plus chaque jour, ou je le laisse filer, et personne d’autre que moi ne tient la porte.
— Makaya