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Réflexion · ·7 min

Balayer devant ta porte ne t'interdit pas de nommer le crime

Sénèque n'interdit jamais de juger le vice réel : sa règle vise la critique hypocrite d'une fausse faute, par qui devrait d'abord balayer chez lui.

Sénèque, De la vie heureuse

Il y a une question qui ne se pose jamais à voix haute, mais qui travaille en silence chaque fois qu’on ouvre la bouche sur la vie de quelqu’un d’autre : ai-je seulement le droit de dire ça ? Sénèque, lui, ne tourne pas autour du pot. Il pose une règle brutale : le dernier emploi que tu ferais de ton temps libre, ce devrait être de critiquer les autres. Pas le premier, pas un parmi d’autres, le dernier, celui qu’on choisit quand il ne reste plus rien de mieux à faire de sa vie. Mais une règle aussi tranchante appelle immédiatement sa propre limite. Si critiquer autrui est à ce point indigne, la règle vaut-elle aussi pour l’auteur des crimes les plus ignobles ? Dois-je, au nom de la même cohérence, me taire même devant le vice le plus évident ? Et si je m’interdis tout jugement par principe, qu’est-ce que je deviens, sinon un homme lisse, sans arête, incapable de nommer ce qui mérite pourtant de l’être ? C’est cette poussée jusqu’au bout, presque jusqu’à l’absurde, qui force à revenir sur ce que Sénèque a réellement voulu dire.


Le chemin parcouru

Le texte d’origine ne laisse aucune ambiguïté sur la cible visée. Sénèque s’adresse à ceux qui s’en prennent au philosophe riche, à l’homme qui vit bien tout en prêchant la sagesse. Sa charge est directe : « avez-vous bien loisir de scruter les faibles d’autrui, de vous faire juges de qui que ce soit ? Pourquoi ce philosophe est-il si largement logé ? Pourquoi ce sage a-t-il si bonne table ? Vous prenez garde aux pustules d’autrui, vous, sillonnés de tant d’ulcères. » L’image ne laisse rien passer : celui qui critique porte lui-même des plaies bien plus larges que celles qu’il prétend soigner chez l’autre. Mais l’argument de Sénèque n’est pas seulement moral, il est logique, presque comptable : critiquer suppose un temps disponible que personne, en réalité, ne possède. « Non, les choses humaines n’en sont pas à ce point que, malgré l’ignorance où vous êtes de votre situation, vous ayez du loisir assez pour exercer vos langues à insulter qui vaut mieux que vous. » Parmi tous les usages possibles du temps libre, celui-là cumule les deux pires défauts en même temps : il ne sert à rien, et il est injuste, puisqu’il s’exerce sur des fautes souvent plus petites que celles de l’accusateur, avec en prime un aveuglement total sur sa propre situation.

Reste à savoir jusqu’où porte exactement ce reproche. Une deuxième lecture revient sur le même passage pour en fixer précisément la portée, et ce qu’elle trouve resserre le principe au lieu de l’élargir. Deux conditions, et deux seulement, rendent ici la critique illégitime, et aucune des deux ne concerne le crime en tant que tel. La première, c’est que l’objet du reproche, la richesse d’un sage, sa bonne table, n’est pas en soi une faute. Sénèque l’a déjà réglé ailleurs, dans le même livre : « cesse donc d’interdire l’argent aux philosophes. » La seconde, c’est que les accusateurs sont eux-mêmes chargés de fautes plus lourdes que celles qu’ils dénoncent, des ulcères contre de simples pustules. L’argument de Sénèque n’est donc jamais « on ne doit jamais juger autrui », il est beaucoup plus étroit et beaucoup plus précis : on n’a pas le droit de juger une faute qui n’en est pas une, quand on est soi-même chargé de fautes réelles et plus graves. Rien dans ce texte ne suggère une extension au crime véritable. Le même livre condamne au contraire, sans la moindre nuance, ceux qui se livrent sciemment au vice : « ce n’est pas Épicure qui pousse ces hommes à la débauche, ce sont eux qui, livrés à tous les excès, cachent leurs goûts dépravés dans le sein de la philosophie. » Et le jugement qui suit ne laisse aucune place à l’indulgence : « seul bien de l’homme vicieux, la honte du vice les abandonne, ils louent ce dont ils rougissaient, ils se font gloire de leur corruption. » Sénèque va jusqu’à exiger le jugement, dès l’ouverture même de son traité, en reprochant à la foule de suivre l’exemple d’autrui sans le moindre discernement : « de même au sujet de la vie, jamais on ne juge, on croit toujours. »

Ce que j’ai compris

Le principe de Sénèque, une fois suivi jusqu’au bout, n’est jamais « ne juge jamais ». Il est exactement l’inverse dans son fond : juge fermement ce qui est réellement vice, mais réserve ce jugement à ce qui l’est en fait, et commence toujours par balayer devant ta propre porte avant d’ouvrir la bouche sur celle du voisin. Le risque de devenir trop lisse, celui qui inquiète au premier abord, ne vient jamais du texte lui-même. Il viendrait d’une lecture paresseuse, celle qui prendrait un principe étroit, l’illégitimité d’une critique hypocrite portant sur une fausse faute, pour en faire une règle générale de silence moral valable en toute circonstance. Ce que le principe conditionne n’est jamais le crime en tant que crime, qui reste condamnable du début à la fin, c’est la légitimité de celui qui prétend le nommer, et le terrain précis sur lequel cette légitimité s’exerce.

Ce qui résiste

Il vaut mieux le dire franchement que le maquiller en fausse clôture : une piste reste ouverte, signalée sans avoir été suivie ici, la tension avec Épictète, chez qui l’interdiction de juger porte sur toute conduite d’autrui, sans la restriction précise que pose ici Sénèque. Ce serait une autre chaîne à part entière, une comparaison entre deux auteurs qui sort du périmètre de celle-ci, centrée sur Sénèque seul. Je la nomme sans la refermer.

Ma synthèse

Quand je m’en prends régulièrement à quelqu’un, ce n’est pas une différence qui ne me regarde pas, c’est une vraie faute. Sur ce point je suis déjà aligné avec Sénèque : mon jugement vise le vice réel, pas une excuse déguisée en principe de non-jugement. Ce que je ne fais pas encore, c’est balayer devant ma porte avant de juger : la dernière fois que j’ai tranché sur quelqu’un, j’ai sauté cette étape. Le texte l’exige, moi pas toujours, et c’est exactement là que je dois me reprendre. Le silence que je garde parfois devant ce qui me dérange vraiment, en revanche, je ne le vis pas comme une fuite : c’est de la sagesse, un choix assumé, pas une esquive.

Tais-toi sur les fautes qui n’en sont pas. Mais devant le vice réel, ton silence ne te grandit pas, il te range du côté de ceux qui laissent faire.

— Makaya