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Réflexion · ·9 min

Ce que devient l'énergie qu'on ne dépense pas dans la chair

Chez Weininger, l'énergie refusée à la chair ne disparaît jamais : elle cherche un autre corps où se loger, une œuvre, une idée, un enfant spirituel.

Otto Weininger, Sexe et caractère

Registre : cette réflexion restitue la théorie de la sublimation chez Otto Weininger, auteur sensible. Tout est attribué, au discours indirect, sans caution ni condamnation. Le sujet, le passage de l’énergie sexuelle à l’énergie créatrice, est traité comme mécanique psychologique décrite par l’auteur, pas comme prescription morale.

Tout part d’une phrase brutale, presque une sentence : le refus de la sexualité ne tue que l’homme physique, et ne le tue que pour faire place à l’homme spirituel. Ce n’est pas une privation qui s’arrête à la privation. Ce n’est pas un simple manque, un trou laissé vide. C’est une mort qui, selon Weininger, libère autre chose en mourant, une transaction où ce qui disparaît d’un côté réapparaît de l’autre. La question qui s’ouvre alors n’est plus de savoir si résister à la chair coûte quelque chose, ça, personne n’en doute, elle porte sur ce que devient exactement cette énergie une fois qu’elle n’a plus le corps pour s’y déposer. Elle ne s’évapore pas. Elle se loge ailleurs. Reste à savoir où, et comment.


Le chemin parcouru

Weininger pose d’abord une architecture intérieure en deux étages. L’homme porterait en lui une part mortelle, le corps, l’instinct, la sexualité au sens le plus physique, et une part immortelle, l’esprit, l’individualité, la puissance de création. Ces deux parts ne coexistent pas paisiblement, elles sont en compétition permanente pour la même énergie : nourrir l’une affame nécessairement l’autre. C’est ce postulat qui rend la phrase de départ cohérente. Si le corps et l’esprit puisaient chacun dans une réserve séparée, refuser la chair ne libérerait rien pour l’esprit, ce serait juste une perte sèche. Mais dans le système de Weininger, la réserve est unique, et c’est précisément parce qu’elle est unique que la privation d’un côté devient un surplus disponible de l’autre.

Sur cette architecture, Weininger construit une distinction plus fine encore, celle qui sépare la sexualité de l’érotisme. La première, écrit-il, se sert de la femme comme d’un moyen de parvenir au plaisir et d’avoir des enfants, elle reste tournée vers l’objet et vers la reproduction au sens le plus concret. Le second l’utilise comme un moyen de se hausser au niveau des valeurs, ce qu’il nomme l’enfant spirituel : la femme n’est plus visée pour elle-même ni pour la descendance charnelle qu’elle peut donner, elle devient le passage vers quelque chose de supérieur que l’homme cherche à engendrer en lui-même. Le génie, dans cette lecture, serait celui qui pousse ce transfert jusqu’à son terme le plus extrême, voulant non plus des enfants au sens ordinaire mais des enfants intemporels, des œuvres qui traversent le temps là où la chair ne peut produire que des générations qui se succèdent et s’effacent.

Une première relance vient appliquer cette thèse générale aux grands hommes précisément, et c’est là que le mécanisme commence à devenir concret. Résister à la chair n’est pas la supprimer purement et simplement, c’est la rediriger vers un autre usage. La sexualité des grands hommes, selon cette lecture, n’est jamais absente, elle est transformée, retournée en pulsion créatrice. C’est ce transfert précis qui expliquerait ce que Weininger appelle la sexualité particulière du génie, cette énergie qui semble ailleurs, tournée vers autre chose que ce vers quoi elle semble aller chez la plupart des hommes. Et le fil qui relie l’œuvre à l’enfant de chair tient en une phrase dense : dans son œuvre comme dans un enfant, l’homme ne cherche jamais qu’à se retrouver lui-même, à se voir prolongé, reconnu, continué au-delà de sa propre disparition.

Une seconde relance descend encore d’un cran, quittant le registre de la thèse générale pour celui du mécanisme, presque technique dans sa précision. Elle détaille une séquence en quatre temps. D’abord un sentiment de manque, une valeur que l’homme porte en lui sans parvenir à la réaliser pleinement dans sa propre vie. Ensuite une projection de cet idéal sur un objet extérieur, quelque chose ou quelqu’un qui vient incarner, au dehors, ce qui reste inaccompli au-dedans. Puis un besoin de se retrouver dans un enfant, que cet enfant soit charnel ou spirituel, peu importe la matière tant que la fonction reste la même : se voir continué. Et enfin la création elle-même, comme un accouchement de soi, l’œuvre venant occuper précisément la place que la seule contemplation de l’idéal ne pouvait pas remplir. Ce n’est plus une intuition vague sur l’énergie qui se déplace, c’est une mécanique en quatre étapes, chacune appelant logiquement la suivante.

Mais cette même relance pose aussitôt sa propre limite, et il faut la nommer avec autant de netteté que le mécanisme lui-même. Weininger ne parle jamais littéralement de livre ou d’application au sens où on l’entendrait aujourd’hui, la matière qu’il traite reste presque toujours celle de l’amour pour une femme, dans le cadre strict de sa métaphysique des sexes. L’extension de ce mécanisme au travail créateur au sens large est suggérée par le texte, jamais détaillée pas à pas au-delà d’une phrase resserrée : l’artiste a besoin de la femme pour créer. Tout ce qui suit cette phrase, dans la lecture qu’on en fait ici, relève de l’extrapolation légitime mais assumée comme telle, pas d’une démonstration que Weininger aurait lui-même conduite jusqu’au bout.

Ce que j’ai compris

La chaîne descend, palier après palier, d’une thèse générale, résister à la chair libère l’esprit, vers un mécanisme presque technique, manque, projection, besoin d’enfant, création. Et à chaque étape de cette descente, elle se rapproche d’une vérité qui devient réellement utilisable une fois détachée de son habillage métaphysique : l’énergie ne s’annule jamais purement et simplement quand on la refuse à la chair, elle change seulement de destination. Ce qui compte alors n’est plus la question du refus en lui-même, refuser ou ne pas refuser, mais celle de la direction qu’on donne à ce qui reste disponible une fois le refus posé. Diriger cette destination compte davantage que la seule discipline de la refuser en bloc, parce qu’une énergie refusée sans direction ne devient pas automatiquement une œuvre, elle reste en suspens, cherchant où se loger, et rien dans la seule abstinence ne garantit qu’elle trouvera d’elle-même le bon endroit.

Ce qui résiste

La chaîne elle-même admet, à son dernier palier, une limite qu’il vaut mieux exposer que dissimuler sous une fausse cohérence : le passage concret de l’amour pour une personne à la création effective d’une œuvre n’est jamais détaillé par l’auteur, seulement suggéré par une phrase courte, l’artiste a besoin de la femme pour créer. Le mécanisme séquentiel en quatre temps, aussi net paraisse-t-il une fois formulé, reste davantage une reconstruction menée à partir du texte qu’une méthode que Weininger aurait lui-même donnée pas à pas.

Rien, non plus, ne dit comment on déclenche ce transfert à volonté, sur commande, quand on en a besoin plutôt que quand il survient de lui-même. Et rien ne dit combien de temps ce transfert tient une fois amorcé, avant que l’énergie ne redemande son ancien chemin, celui du corps plutôt que celui de l’œuvre. La chaîne décrit un mouvement possible, elle ne fournit ni le mode d’emploi pour le déclencher ni la durée de sa tenue.

Enfin, la dualité fondatrice elle-même, part mortelle contre part immortelle, corps contre esprit en compétition pour la même énergie, est posée d’entrée comme un axiome. Elle n’est jamais conclue d’une observation, jamais démontrée à partir d’un fait qu’on pourrait vérifier indépendamment du système qui la pose. Toute la mécanique qui en découle, aussi cohérente soit-elle une fois qu’on accepte ce point de départ, repose donc sur un postulat que le texte lui-même ne prend jamais la peine d’établir.

Ma synthèse

Chez moi, cette énergie ne se déplace pas toute seule. Quand je ne la dépense pas dans la chair, elle stagne, elle ne trouve pas de sortie automatique. Je n’y crois pas, au transfert spontané : il faut la forcer, la diriger volontairement vers une œuvre précise, sinon elle reste plantée là où elle est née. Et le manque à l’origine, je préfère le garder actif comme moteur plutôt que le combler tout de suite, je le tiens tant que je peux le supporter, jusqu’au seuil où ça devient trop.

Ce que je ne mets pas dans un corps, je le mets ailleurs, dans un texte, un geste, un combat. L’énergie ne dort jamais, elle cherche juste où se planter.

— Makaya