Celui qui juge les autres a cessé de se surveiller lui-même
Épictète démonte l'excuse « je connais ses motifs » : juger la conduite d'autrui n'est jamais de la lucidité, c'est ta propre surveillance abandonnée.
La consigne stoïcienne est connue, et elle agace dès qu’on la prend au sérieux : ne pas juger la conduite d’autrui. Sauf que l’objection arrive tout de suite, et elle semble imparable. Et si je connais ses motifs ? Si j’ai vu la scène, si je sais exactement pourquoi il a agi comme ça, est-ce que mon jugement n’est pas simplement de la lucidité ? C’est cette objection qui a ouvert la chaîne, et c’est elle qui se fait démonter la première.
Le chemin parcouru
Le premier argument est le plus sec : la conduite d’autrui ne dépend pas de moi. Parmi les choses qui dépendent de nous, le texte range l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion, et la conduite d’un autre n’y figure jamais. Juger ce qui échappe à notre contrôle constitue donc un détournement de la prohairesis, cette faculté de choisir qui est la seule chose nous appartenant réellement. Le jugement porté sur l’autre n’est donc pas une observation gratuite, c’est un prélèvement : il consomme la ressource que j’aurais dû dépenser ailleurs.
Vient ensuite le démontage de l’objection elle-même, celle du « je connais ses motifs ». Elle ne tient pas, pour une raison qui n’a rien de moral et tout de structurel. Les stoïciens distinguent la représentation brute, ce qu’on observe réellement d’un acte, de l’assentiment qu’on lui accorde ensuite. Quand on croit connaître les motifs de quelqu’un, on ajoute à ce qu’on a vu un jugement supplémentaire, un motif supposé, qui ne porte plus sur ce qu’on perçoit directement mais sur l’intérieur d’un autre esprit, par définition inaccessible. Un homme peut donner des raisons qui ne sont pas les vraies raisons, et il peut aussi, ce qui est plus troublant, ignorer lui-même les raisons profondes de ses propres actes, tant l’être humain reste souvent opaque à lui-même. Tu ne juges donc jamais des motifs, tu juges la version des motifs qui t’est parvenue. Croire connaître revient à juger sur un dossier dont on n’a lu que le résumé rédigé par la partie adverse, à prendre la surface pour la profondeur, la parole pour la vérité intérieure.
Le verdict de la note sur le jugement est double : inutile et nuisible, même dans l’hypothèse impossible où l’on connaîtrait parfaitement les motifs d’autrui. Inutile, parce qu’il ne modifie strictement rien à la conduite de celui qu’il vise, et parce que la vraie nuisance vient toujours de notre propre réaction, jamais de l’acte d’autrui lui-même : personne ne peut te nuire, dit le texte, et tu n’auras alors aucun ennemi. Nuisible, parce qu’il détourne l’attention du seul terrain où elle produit quelque chose. Ton intelligence, tu la livres au premier venu, précise le texte, et celui qui juge autrui livre exactement de cette manière sa propre faculté directrice à un objet extérieur, il l’occupe avec ce qui ne la concerne pas. Et la formule qui en découle est celle qui fait mal, parce qu’elle retourne l’accusation contre celui qui la porte : l’homme qui passe son temps à juger la conduite d’autrui révèle par là même qu’il a cessé de surveiller la sienne propre. Le jugement n’est pas le signe d’un œil aiguisé, c’est le symptôme d’une surveillance abandonnée.
Il y a pourtant une réponse positive à ce renoncement, pas seulement une interdiction sèche. Quand quelqu’un agit d’une manière qu’on juge répréhensible, le texte rappelle qu’il agit toujours selon ce qui lui apparaît, à lui, comme un bien. L’essence du mal n’existe pas au sens où personne ne ferait le mal sciemment, en le reconnaissant comme tel au moment de le commettre. Celui qui agit mal est dans l’erreur, et l’erreur appelle la compassion plutôt que le jugement. Le texte va jusqu’à suggérer que les sentiments qu’on éprouve en apprenant les mêmes maux arrivés à d’autres devraient nous rappeler qu’on réagirait probablement de manière semblable si l’on avait exactement les mêmes représentations qu’eux. Ce déplacement change la nature du geste : on ne remplace pas le jugement par de l’indifférence, on le remplace par une lecture plus honnête de ce qui pousse un homme à agir.
La note situe d’ailleurs le jugement très bas dans la progression du disciple, en citant la gradation en trois temps : c’est œuvre d’ignorant que d’accuser les autres, et cela n’instruit ni les autres ni soi, celui qui commence à s’instruire retourne l’accusation vers lui-même, et l’homme pleinement instruit n’accuse plus personne, ayant compris que l’accusation elle-même est le problème, pas la solution. Juger relève du premier stade, celui où l’on n’a encore rien compris. Et il y a un dernier ressort, plus intime : en jugeant l’autre, on se place implicitement au-dessus de lui, on s’arroge une supériorité morale qui est elle-même un vice. Ne t’enorgueillis de nul avantage étranger, dit le texte, et la sagesse, si tant est qu’on la possède, n’est jamais un piédestal d’où l’on observe les fautes des autres, elle est un exercice constant de vigilance sur ses propres jugements, ses propres désirs, ses propres aversions. Autrement dit, le jugement ne se contente pas de rater sa cible, il installe chez celui qui le porte exactement le défaut qu’il prétend débusquer chez l’autre.
Ce que j’ai compris
Ce que la chaîne établit n’est pas que le stoïcien ne verrait rien. Il voit les fautes, il n’est ni naïf ni aveugle, et la note est explicite là-dessus : extérieurement, il peut parfaitement reconnaître qu’un acte est contraire à la justice ou à la loi. La vraie différence avec l’homme ordinaire tient ailleurs : c’est qu’il ne s’en irrite pas, et surtout qu’il ne s’en nourrit pas. Ne pas se nourrir, voilà le mot qui déplace tout. Parce que juger, dans les faits, ça nourrit. Ça procure quelque chose, une position, un léger surplomb, une dispense de se regarder. Le problème n’a jamais été de constater la faute de l’autre, il a toujours été de ce qu’on va chercher dedans.
La compassion qui remplace le jugement n’est donc pas une forme de faiblesse ou de complaisance envers la faute. Elle demande, si on la prend au sérieux, un effort plus grand que le jugement lui-même, puisqu’elle exige de reconnaître qu’on porte en soi la même capacité à se tromper que celui qu’on observe. Juger est confortable parce que ça installe une distance. La compassion, elle, supprime cette distance, et c’est précisément pour ça qu’elle demande plus de courage.
Ce qui résiste
La chaîne s’arrête net à la racine, et il faut le dire tel quel. Ses deux prolongements possibles, l’un sur la manière d’exercer ses devoirs, éduquer ou manager, sans juger la conduite de l’autre, l’autre sur la définition exacte de la prohairesis et de l’hégémonikon, sont restés à l’état de germes, aucun développé.
Et la note elle-même se referme sur une question qu’elle ne résout pas : comment le stoïcien peut-il exercer les devoirs civiques qui exigent précisément de juger, rendre la justice, éduquer ses enfants, choisir ses alliés, sans trahir sa propre philosophie ? L’angle mort est entier. Il y a d’un côté l’interdiction du jugement intérieur, de l’autre l’obligation quotidienne de trancher à l’extérieur, et rien dans le texte source ne vient articuler les deux. Ce n’est pas un détail de finition, c’est le point où la doctrine touche à la vie qu’on mène vraiment, et il reste ouvert.
Il y a aussi une tension plus discrète entre les deux réponses que la note propose successivement. La première réponse déplace le jugement vers l’intérieur, en disant qu’il consomme une ressource qui devrait rester tournée sur soi. La seconde le remplace par la compassion, une posture tournée vers l’autre. Rien ne dit laquelle des deux doit primer quand elles semblent se contredire, par exemple face à une conduite qui exigerait à la fois de se recentrer sur soi et de comprendre l’autre.
Ma synthèse
Je me raconte que je ne juge pas, mais je collecte les données quand même, le jugement se love juste plus loin, en réserve. Manager ou éduquer sans juger la conduite de l’autre, je ne sais pas encore comment on fait concrètement, cette part reste floue pour moi. Ce que je sais, en revanche, c’est ce que j’ai vu la dernière fois que j’ai jugé quelqu’un : ce n’était pas une décision à prendre, c’était moi qui avais besoin de me sentir supérieur. Tant que ce flou n’est pas résolu, je préfère tenir ce constat plutôt que prétendre avoir déjà tranché.
Je n’ai plus le temps de juger ce que fait l’autre. J’ai à peine assez pour surveiller ce que je fais, moi.
— Makaya