La peur du lendemain n'est pas ce qui te fait avancer
Sénèque n'oppose pas la paix et l'ambition : il déplace la source de l'élan, la peur cède la place à autre chose qui pousse tout autant à agir.
Tout est parti d’une lecture presque trop belle pour être vraie : Sénèque affirmerait qu’il n’y a pas plus grand plaisir que de régler sa vie. Sauf qu’à y regarder de près, ce n’est pas tout à fait ce qu’il dit, et la correction change tout. Il ne parle pas de plaisir au sens où on l’entend d’ordinaire, un pic de sensation, une jouissance vive et datée. Il parle de ce que les stoïciens nomment tranquillitas animi, une satisfaction stable, posée, qui ne monte ni ne redescend, qui ressemble davantage à un état de fond qu’à un événement. Sa formule mérite d’être citée telle quelle : celui qui n’emploie son temps que pour son propre usage, qui règle chacun de ses jours comme sa vie, ne désire ni ne craint le lendemain, car quelle heure pourrait lui apporter quelque nouveau plaisir ? La phrase ne promet rien de nouveau à espérer, elle promet quelque chose de bien plus rare : l’absence de manque.
Le premier tri
Le plaisir de régler sa vie, chez Sénèque, ne vient donc pas d’un pic de bonheur qu’on attendrait ou qu’on chasserait, il vient de la suppression pure et simple de l’inquiétude. Une vie où l’anxiété du lendemain a été retirée devient une vie suffisante, qui se suffit à elle-même sans avoir besoin d’y ajouter quoi que ce soit. À ce plaisir de nature presque négative, l’absence de manque plutôt que la présence d’un bien, Sénèque ajoute un second plaisir, d’ordre moral cette fois : celui de pouvoir relire son passé sans honte. Nul homme, écrit-il, ne se reporte volontiers dans le passé, si ce n’est celui qui a toujours soumis ses actions à la censure de sa conscience. Se retourner sur ses jours sans grimacer, sans avoir à détourner le regard de ce qu’on y trouve, c’est déjà une forme de paix, indépendante de ce que l’avenir réserve.
Le retournement
Cette lecture, une fois posée, appelle presque mécaniquement une objection : si je n’ai plus peur du lendemain, comment est-ce que je progresse encore ? Comment est-ce que j’impacte mon époque, comment je bâtis un héritage, est-ce que je ne risque pas, à force de paix, de devenir un homme mou, sans élan, ce qu’on appellerait aujourd’hui un branleur ? Sénèque répond par une distinction qui change tout l’angle de lecture : la paix de l’homme accompli n’est pas une absence d’action, c’est un rapport différent à l’action. Il ne dit à aucun moment qu’il faut ne rien faire, ne rien bâtir, ne rien ambitionner. Il dit que cette personne-là n’est plus gouvernée par l’inquiétude du futur, ce qui ne l’empêche en rien d’agir, ça change seulement ce qui la fait agir.
Pour étayer cette distinction, Sénèque convoque un exemple d’une force particulière. Ceux qui ont tenu entre leurs mains les destinées des hommes et des nations, et qui envisageaient avec une joie sincère le jour où ils pourraient enfin se dépouiller de toute leur grandeur, ce n’étaient pas des paresseux, loin de là. C’étaient au contraire des hommes si complètement possédés par leur charge, si totalement absorbés par elle, qu’ils n’avaient jamais pu se rendre à eux-mêmes, jamais pu se retrouver en dehors de la fonction qu’ils occupaient. La fatigue de l’ambition sans paix, dans cet exemple, ce n’est donc pas d’avoir trop agi. C’est de n’avoir jamais agi depuis soi, d’avoir agi tout entier depuis la charge, depuis la fonction, depuis ce que les autres attendaient, sans jamais agir depuis un centre qui leur appartenait en propre.
Là où ça creuse
De cet exemple découle un renversement qui mérite d’être tenu à part tant il déplace le problème initial. La crainte de devenir un homme mou une fois la peur retirée repose sur une hypothèse précise, presque jamais formulée mais toujours présente en arrière-plan : que l’ambition ne pourrait survivre que nourrie par l’anxiété, que retirer la peur reviendrait mécaniquement à retirer le moteur. Sénèque ne partage pas cette hypothèse. Un homme qui n’a plus peur du lendemain n’est pas, selon lui, un homme sans élan. C’est un homme dont l’élan ne dépend plus de la peur pour exister. Ce déplacement de la source de l’action, et non sa disparition pure et simple, c’est très précisément ce que Sénèque nomme la liberté intérieure.
Le plaisir de régler sa vie et l’ambition ne s’excluent donc jamais l’un l’autre, contrairement à l’intuition de départ qui les opposait presque naturellement. Ce qui change entre l’homme occupé au sens ordinaire, celui qui court après ses journées, et l’homme accompli au sens de Sénèque, ce n’est pas la présence ou l’absence d’élan. Les deux agissent, les deux avancent, les deux peuvent viser haut. Ce qui change, c’est la source de cet élan : la peur d’un côté, qui pousse en avant par la fuite de ce qu’on redoute, et la disponibilité radicale au présent de l’autre, qui pousse en avant sans avoir besoin de fuir quoi que ce soit.
Ça éclaire aussi le sens exact de l’expression rendre son temps à soi-même. Ça ne signifie à aucun moment cesser de produire, se retirer, ralentir le rythme par principe. Ça signifie cesser de se laisser vider par les demandes de la fortune, de la foule, des clients, des protecteurs, par tout ce qui vient réclamer une part de soi depuis l’extérieur sans jamais rien redonner en échange. On peut rendre son temps à soi-même et rester pleinement engagé dans l’action, à condition que cette action soit choisie depuis un centre intérieur plutôt qu’arrachée par la pression du dehors.
Là où ça se fissure
Restait une dernière question, plus personnelle : cette paix ne se trouverait sans doute pas en début de parcours, il faudrait une certaine sagesse pour l’atteindre, et cette peur du lendemain, il faudrait l’apprivoiser après avoir traversé plusieurs fois l’inconfort, puis s’en être sorti. Sur le point essentiel, le texte confirme sans détour, et avec netteté. L’art de vivre, écrit Sénèque, il faut toute la vie pour l’apprendre, et ce qui surprendra peut-être davantage, toute la vie il faut apprendre à mourir. Cette formule exclut d’elle-même l’idée d’un état qu’on acquerrait d’entrée de jeu, Sénèque situe cet apprentissage sur la durée d’une vie entière, jamais sur un seuil qu’on franchirait tôt une bonne fois pour toutes.
Mais sur le mécanisme précis, l’inconfort répété et surmonté comme moteur de cet apprivoisement, le texte se montre plus silencieux qu’on pourrait le souhaiter. Ce que Sénèque propose comme méthode concrète est différent, quoique compatible avec l’intuition de départ. D’un côté, un examen quotidien de sa propre conduite, nul homme ne se reporte volontiers dans le passé, écrit-il, si ce n’est celui qui a toujours soumis ses actions à la censure de sa conscience. De l’autre, une fréquentation soutenue des sages, elle aussi quotidienne, ceux qui tous les jours entretiennent avec les grands esprits du passé des relations intimes et familières. Ces deux disciplines sont, elles aussi, des processus qui prennent du temps plutôt que des acquis instantanés, ce qui va dans le sens de l’intuition initiale, mais elles reposent sur l’examen réfléchi et la lecture, pas explicitement sur l’épreuve vécue et surmontée. Rien ne permet de savoir si ces deux voies, l’épreuve traversée et l’examen réfléchi, mènent finalement au même endroit, si elles se renforcent l’une l’autre, ou si l’une peut réellement se substituer à l’autre pour qui n’a pas encore traversé l’inconfort en question.
Ma synthèse
Cette paix-là, je ne l’ai pas encore gagnée. Ce qui me fait avancer aujourd’hui, ce n’est déjà plus tout à fait la peur : c’est marquer mon époque, laisser un héritage, honorer mon nom de famille, la recherche de puissance. Je crois qu’on peut choisir cette tranquillité dès maintenant, aujourd’hui même, mais à une condition : il faut la choisir tous les jours pour qu’elle devienne vraiment un état d’esprit, pas un vœu qu’on prononce une fois et qu’on oublie.
Je ne crains plus le lendemain, et je n’ai pas arrêté de me battre pour autant. J’ai juste arrêté de me battre contre ma propre peur.
— Makaya