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Réflexion · ·8 min

La reconnaissance ne se négocie pas, elle se prépare

De Gaulle : l'homme de caractère est défavorisé par construction en hiérarchie, la seule conduite juste est de tenir et d'attendre l'événement.

Charles de Gaulle, Le Fil de l'Épée

Vis-à-vis des supérieurs, le train ordinaire des choses le favorise mal. La phrase surprend d’abord par son économie, elle ne parle jamais d’un homme incompétent ou fragile, elle parle exactement du contraire, un homme assuré dans ses jugements et conscient de sa force, qui ne concède rien au désir de plaire. Et pourtant, c’est précisément cet homme-là que la hiérarchie ordinaire pénalise, non par erreur de jugement isolée, mais par construction même du système qui l’évalue. Une question se pose alors, presque naturellement, si ce désavantage n’est jamais un accident, que reste-t-il à faire, se plier au jeu qu’on refuse par nature, ou tenir bon en espérant qu’un regard finisse, tôt ou tard, par se poser au bon endroit.


Le chemin parcouru

La première génération de cette chaîne pose le constat dans toute sa crudité. De Gaulle décrit un homme assuré dans ses jugements et conscient de sa force, qui ne concède rien au désir de plaire, et qui prétend qu’on lui donne sa tâche et qu’on le laisse maître à son bord, une exigence insupportable à beaucoup de chefs qui, faute d’embrasser les ensembles, cultivent les détails et se nourrissent de formalités. Le train ordinaire des choses fonctionne selon un principe de surface, on y avance en gérant les apparences, en répondant aux attentes, en restant visible et plaisant à ceux qui décident. L’homme de caractère refuse structurellement ce jeu, il demande une autonomie qui menace directement les médiocres qui commandent, et il se retrouve, en retour, perçu comme orgueilleux, indiscipliné, par ceux-là mêmes qui confondent la souplesse avec la valeur réelle. L’institution de paix, conclut De Gaulle, favorise systématiquement la médiocrité adaptable au détriment du génie difficile, une thèse qui revient chez lui aussi bien à propos de l’armée que de n’importe quelle organisation bureaucratique.

La deuxième génération pousse ce constat vers sa conséquence pratique, en posant frontalement deux branches possibles, se coucher, ou persévérer jusqu’à ce qu’un supérieur finisse par remarquer le génie, quitte à changer d’organisation autant de fois qu’il le faudra. De Gaulle ne choisit jamais l’une de ces deux branches, parce qu’elles partagent, sans le dire, un même vice de fond, toutes deux font du regard d’un supérieur l’instance qui décide de la trajectoire, l’une en s’y soumettant d’emblée, l’autre en espérant patiemment finir par s’y imposer. C’est très exactement ce rapport que l’homme de caractère rompt, dans les deux cas à la fois. La première branche, se coucher, est exclue chez lui par définition, jamais par simple prudence tactique, face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère, son mouvement est d’imposer à l’action sa marque, de la prendre à son compte, d’en faire son affaire, et loin de s’abriter sous la hiérarchie, de se cacher dans les textes, de se couvrir des comptes rendus, le voilà qui se dresse, se campe et fait front. Les trois abris que De Gaulle énumère ici, la hiérarchie, les textes, les comptes rendus, sont précisément les instruments ordinaires de la survie en organisation, et les prendre, même de façon provisoire, n’est jamais une simple concession tactique dans son vocabulaire, c’est le geste même qui définit l’autre type d’homme, celui qui a renoncé.

La seconde branche, elle, repose sur une prémisse que De Gaulle démonte ailleurs dans le même texte, celle qui voudrait que la persévérance finisse tôt ou tard par être remarquée à sa juste valeur. Si la masse convient, tout bas, de leur supériorité et leur rend une obscure justice, il est pourtant rare qu’on les aime, et par suite, qu’on les favorise, le choix qui administre les carrières se portant toujours plus volontiers sur ce qui plaît que sur ce qui mérite réellement. Le désavantage n’est donc jamais un accident de parcours qu’il suffirait d’endurer jusqu’à ce qu’un supérieur lucide vienne le corriger, c’est le régime normal, structurel, celui-là même que la première génération avait déjà nommé. Espérer la reconnaissance hiérarchique revient à attendre d’un dispositif qu’il accomplisse exactement ce pour quoi il n’est pas fait, puisque ce que le temps de paix évalue n’est même pas, au fond, la bonne chose à évaluer, la capacité d’apprendre y est appréciée plus que l’instinct créateur, l’art de saisir plus que celui d’aller au fond des choses, la plasticité d’esprit plus que la compréhension véritable. L’homme de caractère n’est donc jamais mal noté par une simple erreur de jugement isolée, il est noté sur des critères qui ne sont tout simplement pas les siens.

Ce que De Gaulle met à la place de ces deux branches n’est jamais une troisième stratégie de carrière déguisée, c’est un déplacement complet de l’enjeu lui-même. La sanction qu’il attend n’est jamais la promotion, c’est l’événement, ce recours unanime au caractère, quand l’événement l’impose, manifeste l’instinct des hommes, tous éprouvent, au fond d’eux-mêmes, la valeur suprême d’une pareille puissance. De cette conclusion découle une conduite d’intervalle très précise, pendant que rien ne l’impose encore, on ne réclame rien, on se prépare en silence. De Gaulle le formule à propos d’une armée entière qui a perdu son rang, mais la formule vaut tout autant à l’échelle d’un seul homme, pour ressaisir le sien, l’armée a moins besoin de lois, de réclamations, de prières, que d’un vaste effort intérieur. Ni plainte, ni négociation, ni fuite précipitée, seulement un travail sur soi mené dans l’attente d’une circonstance qui, elle, ne se négocie jamais. Deux garde-fous, cependant, empêchent absolument de lire tout cela comme un simple éloge déguisé de l’insubordination. Le premier, le caractère seul, s’il n’est accompagné de rien d’autre, ne donne jamais que des téméraires ou des entêtés. Le second, la règle acceptée reste, malgré tout, le cadre indépassable, le soldat, dès le jour où il prend les armes, se soumet à une discipline à la fois maîtresse généreuse et jalouse, qui le contraint, force ses doutes et refrène ses élans, mais qui, à ce prix précis, lui ouvre l’empire de la force. La désobéissance, chez De Gaulle, n’est donc jamais une posture permanente, mais une faculté tenue en réserve, dont l’absence reste un manque sérieux, il a toutes les qualités de Nelson, sauf une, il ne sait pas désobéir. Savoir désobéir à bon escient suppose, en réalité, d’avoir obéi assez longtemps pour que cette désobéissance ait enfin un objet réel.

Ce que j’ai fini par comprendre

Aucune des deux branches posées au départ n’était donc la bonne réponse, et ce n’est jamais un hasard, les deux faisaient dépendre la trajectoire entière du regard d’un supérieur, l’une en s’y soumettant, l’autre en espérant patiemment finir par s’y imposer, et l’homme de caractère rompt précisément ce rapport dans les deux cas à la fois. La conduite juste n’est donc ni la soumission pure ni la fuite par changement répété d’organisation, elle consiste à tenir sa position, à se préparer sans relâche, et à attendre un événement qui, par nature, ne se négocie jamais avec personne. Cette conduite a cependant un coût réel, des deux côtés à la fois. Sur l’individu, elle demande de renoncer entièrement à la validation immédiate, à ce plaisir simple d’être reconnu tout de suite pour ce qu’on vaut. Sur l’organisation elle-même, si celle-ci n’écarte jamais ses caractères les plus accusés sous prétexte qu’ils sont difficiles à gérer, le désaccord reste malgré tout entier, et De Gaulle ne cherche jamais à le résoudre artificiellement, il se contente d’en établir le coût exact de chaque côté de la relation.

Ce qui résiste encore

La chaîne se ferme ici, à cette deuxième génération, sans qu’aucune résistance nouvelle ne surgisse à l’intérieur du texte lui-même, un angle mort qu’il vaut mieux nommer honnêtement que maquiller en clôture définitive. De Gaulle signale d’ailleurs lui-même, en creux, que la question précise du changement d’organisation déborde entièrement son propre horizon. Son terrain reste l’armée, une institution qu’on ne quitte tout simplement pas, dont la règle, une fois acceptée, ne le quitte plus lui non plus, et la mobilité professionnelle envisagée comme un instrument personnel de carrière n’entre jamais dans son champ de pensée. Le seul départ qu’il envisage à un moment donné, il le regarde toujours depuis l’institution elle-même, jamais depuis l’individu qui partirait, et il le juge uniquement par son résultat collectif, une génération de volontés fortes qui se tourne vers d’autres voies produit, selon lui, une perte visible pour l’ensemble, jamais une méthode individuelle recommandable. Ce départ des meilleurs reste donc, chez De Gaulle, un phénomène qu’on observe et qu’on déplore, jamais un chemin qu’on choisit délibérément pour soi-même, et cette limite du texte reste un angle mort assumé plutôt qu’une question résolue par la chaîne.

Ma synthèse

Là où je suis aujourd’hui, le SaaS, mon métier, je me prépare, mais une part de moi reste impatiente, et je sais pourquoi : je porte un trauma, je ne me suis pas senti assez applaudi par mes parents dans mes premières années de vie. Un désavantage que je vis actuellement dans une hiérarchie, je ne le lis plus comme un accident à corriger, je le prends pour ce qu’il est, le régime normal, celui que De Gaulle décrit, auquel il faut simplement tenir. L’événement que j’attends, je ne peux pas encore le nommer, il reste flou. Je tiens quand même, en sachant que la reconnaissance ne viendra pas de la hiérarchie, mais d’un moment que je ne contrôle pas et que je ne peux pas hâter en réclamant.

Personne ne te promeut pour ce que tu vaux, seul l’événement te réclame un jour. D’ici là, tu tiens, tu te prépares, et tu ne négocies rien.

— Makaya