La vraie aventure ne se joue jamais dehors
Épictète ne lit pas Ulysse comme un modèle d'aventurier mais comme un homme prisonnier de son désir : la grandeur ne se mesure jamais aux mers traversées.
Épictète cite Homère, et la première réaction est de se dire qu’on tient là un éloge de l’aventurier. Grande erreur, et elle commence par un détail : Homère n’a jamais rien traversé, c’était un aède, pas un marin. Celui qui voyage, c’est Ulysse. Mais l’erreur intéressante n’est pas celle-là. Elle est dans ce qu’on croit que le stoïcien retient du voyage. On imagine qu’il admire l’exploit, la ruse, les dix ans de mer. Il regarde tout autre chose : l’épreuve morale que ces péripéties mettent en scène, et à laquelle Ulysse, précisément, ne répond pas bien.
Le chemin parcouru
Il y a d’abord un usage précis de ce texte que le lecteur moderne oublie facilement. Épictète s’adresse à des élèves grecs cultivés pour qui l’Iliade et l’Odyssée forment le socle même de toute éducation, ce que les Grecs nommaient la paideia. Citer Homère, c’est parler la langue exacte de son auditoire, convoquer des exemples que tout le monde connaît par cœur depuis l’enfance. Mais c’est aussi, dans le même geste, subvertir cette culture commune de l’intérieur. Là où l’éducation traditionnelle voit de l’héroïsme dans la colère d’Achille ou dans la ruse d’Ulysse, le stoïcien y voit au contraire des illustrations de la servitude passionnelle. Le héros homérique, aussi glorieux soit-il dans l’imaginaire collectif, reste un homme qui échoue à distinguer ce qui dépend de lui de ce qui n’en dépend pas.
La tradition stoïcienne, depuis Chrysippe et Cléanthe, ne lit donc pas l’Odyssée comme un récit de voyage. Elle la lit en allégorie, et la clé de lecture est simple à énoncer : le retour à Ithaque figure le retour à soi, à la prohairesis, ce que la note appelle notre véritable patrie. Dans cette grille, les Prétendants qui envahissent le palais pendant l’absence du maître ne sont pas des rivaux politiques, ce sont les passions désordonnées qui occupent le terrain d’une âme détournée de sa raison. La maison sans maître, c’est l’homme absent de lui-même. Cette lecture n’a d’ailleurs rien d’arbitraire une fois qu’on la rapporte au principe qui la fonde : ce ne sont jamais les choses elles-mêmes qui troublent les hommes, mais les opinions qu’ils s’en forment. Les héros homériques souffrent des événements extérieurs, la guerre, la tempête, l’exil, précisément parce qu’ils commettent cette erreur fondamentale, attribuer le bien et le mal à ce qui ne dépend pas d’eux.
Une fois cette lecture posée, le jugement porté sur Ulysse devient beaucoup moins flatteur qu’on ne l’attendait. Sa ruse et son endurance sont admirables, personne ne le conteste. Mais il reste prisonnier de son désir de retour, et la note nomme précisément le défaut : un désir porté sur ce qui échappe à sa volonté. Les vents, la mer, les dieux, la survie de Pénélope, rien de tout cela ne dépend de lui. Le vrai Ulysse stoïcien, celui que le texte esquisse en creux, accepterait cette part et trouverait sa paix dans le seul exercice de ce qui lui reste, sa faculté de choisir. Autrement dit, le héros du récit est aussi son contre-exemple.
Le texte va jusqu’à filer une autre métaphore, celle du rôle qu’on nous a assigné à jouer, empruntée elle aussi au vocabulaire du théâtre. L’Odyssée, lue ainsi, devient un manuel de philosophie pratique déguisé en poème, un texte sur la manière de bien jouer le rôle qui nous a été donné, de traverser les épreuves sans perdre la maîtrise de soi, et de distinguer en toute circonstance ce qui fait obstacle au corps de ce qui fait obstacle à la faculté de choisir, qui elle, jamais, ne peut être forcée du dehors.
D’où la conclusion, qui déplace entièrement le critère de la grandeur : ce qui fait la grandeur d’un homme, écrit la note, ce n’est pas la distance qu’il parcourt sur les mers, mais la fermeté avec laquelle il maintient sa prohairesis face aux représentations, les phantasiai, que les événements lui imposent. La mer ne mesure rien. Elle ne fait que produire les occasions.
Et c’est là que la chaîne se relance, en retournant le problème vers celui qui lit. Si le défaut d’Ulysse est de désirer ce qui ne dépend pas de lui, est-ce qu’on peut malgré tout partir de ces choses désirées et extérieures pour revenir vers soi ? Autrement dit, un désir mal placé peut-il servir de chemin ? La question est posée, elle n’est jamais développée.
Ce que j’ai compris
Ce que la chaîne installe, c’est un renversement du lieu où se joue une vie. L’aventure n’est pas dans le parcours, elle est dans ce qui tient ou cède pendant que le parcours a lieu. Mais la note ne s’arrête pas là, et elle a l’honnêteté de retourner l’outil contre elle-même : si les stoïciens relisent Homère pour y trouver des leçons morales que le poète n’avait peut-être jamais conçues, où s’arrête l’interprétation légitime et où commence la projection de ses propres croyances sur un texte étranger ? La question vaut bien au-delà d’Homère. Elle vaut pour tout ce qu’on lit en cherchant de quoi se forger, à commencer par les textes qu’on va soi-même chercher dans une tradition qu’on n’a pas écrite.
Ce qui résiste
La relance s’arrête net, sa section restée vide. L’idée qu’un désir mal placé puisse tout de même reconduire vers soi, ce mouvement qui va de « j’aime ceci » à « donc je suis cela » puis à « donc je dois faire cela », n’est jamais tranchée. On ne sait pas si c’est une porte de sortie ou une consolation qu’on se raconte après coup pour ne pas avoir à corriger le désir lui-même.
La racine, ensuite, admet elle-même la fragilité de toute lecture allégorique. Rien ne garantit qu’Homère ait voulu dire ce que le stoïcien y trouve, et l’allégorie a précisément ce défaut de toujours fonctionner, quel que soit le texte qu’on lui soumet, qu’il s’agisse d’un poème épique ou d’une notice de montage.
Reste la question de méthode qui referme la racine et à laquelle personne ne répond : comment distinguer une interprétation qui éclaire réellement un texte d’une interprétation qui ne fait que s’y projeter ? Tant qu’on n’a pas ce critère, on ne sait jamais si l’on apprend d’un auteur ou si l’on se contente de se relire à travers lui, en habillant sa propre voix des mots d’un autre pour lui donner plus d’autorité qu’elle n’en aurait seule.
Ma synthèse
Aujourd’hui encore, je mesure ma propre odyssée à ce que j’ai parcouru dehors, pas à ce que j’ai tenu dedans pendant que ça bougeait. Je ne prétends pas avoir déjà fait ce retour à moi-même qu’Ulysse rate. Mais je crois qu’un désir porté sur une chose qui ne dépend pas de moi, un diplôme, un résultat, peut quand même me ramener vers moi, pas dans la chose obtenue, dans le chemin pour y arriver : c’est là, dans la fatigue, la pression, les moments seul avec mes doutes, que je me rencontre vraiment. Et quand je lis un texte ancien pour en tirer une leçon, je sais où commence ma propre projection : au moment précis où un passage résonne en moi assez fort pour que je le souligne et que je m’y arrête.
Je n’ai pas besoin de traverser une mer pour savoir si je suis un homme. Il me suffit de tenir, une tempête à la fois, ce qui ne dépend que de moi.
— Makaya