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Réflexion · ·6 min

Le prestige commande vite, la valeur seule commande longtemps

Une époque déréglée fait du prestige personnel l'unique ressort du commandement, mais lui seul ne tient jamais dans la durée sans une valeur réelle derrière.

Charles de Gaulle

En quoi cette époque est déréglée. La question, posée telle quelle, sonne presque comme une plainte de moraliste fatigué, une nostalgie vague pour un ordre ancien qu’on aurait perdu. Mais suivie jusqu’au bout, elle mène ailleurs, vers un mécanisme précis et concret qui touche directement la manière dont on suit, aujourd’hui, ceux qui commandent. Une deuxième question s’invite presque aussitôt, en écho, si le prestige devient le seul ressort qui reste debout, que se passe-t-il quand ce prestige couronne un homme qui n’a, derrière lui, rien de solide.


Le chemin parcouru

La première génération de cette chaîne pose le diagnostic sans détour. Notre temps est dur pour l’autorité, les mœurs la battent en brèche, les lois tendent à l’affaiblir, au foyer comme à l’atelier, dans l’État ou dans la rue, c’est l’impatience et la critique qu’elle suscite désormais plutôt que la confiance et la subordination. Mais, au cours d’une époque déréglée, au sein d’une société bouleversée dans ses cadres et dans ses traditions, les conventions d’obéissance vont s’affaiblissant, et le prestige personnel du chef devient alors le seul ressort restant du commandement. Déréglée signifie ici quelque chose de précis, jamais une décadence morale abstraite, les règles qui organisaient spontanément la relation d’autorité, les cadres, les traditions, les conventions d’obéissance héritées, ont été démantelées ou profondément dévaluées. Le résultat de cette perte n’est jamais la liberté qu’on pourrait espérer y trouver, c’est au contraire la fragilité pure, sans structures naturelles d’autorité pour porter le commandement, celui-ci repose désormais sur l’unique ressort du prestige personnel du chef, ce qui signifie aussi, en creux, que le chef médiocre ne peut plus s’appuyer sur rien d’autre pour se faire suivre.

La deuxième génération pousse une objection frontale à ce diagnostic, et De Gaulle l’accorde sans la moindre hésitation, il pose même lui-même cette objection avant qu’on ait besoin de la lui adresser, il n’y a pas toujours correspondance entre la valeur intrinsèque et l’ascendant réel des individus, on voit des gens remarquables par l’intelligence et la vertu et qui n’ont pourtant point le rayonnement dont d’autres, moins bien dotés, se trouvent entourés. Cette dissociation tient à la nature même du prestige, qui n’est jamais un mérite acquis mais un effet produit, fait affectif, suggestion, impression produite, sorte de sympathie inspirée aux autres, le prestige dépendant d’abord d’un don élémentaire, d’une aptitude naturelle qui échappe entièrement à l’analyse. Un don ne se mérite jamais, et rien ne garantit qu’il échoie précisément à celui qui le mériterait le plus. Deux mécanismes aggravent encore cette situation et la rendent, non pas exceptionnelle, mais parfaitement probable. Le premier tient au mode de sélection en temps ordinaire, le choix qui administre les carrières se porte toujours plus volontiers sur ce qui plaît que sur ce qui mérite réellement. Le second tient à l’impossibilité, hors épreuve réelle, d’éprouver la faculté qui compte vraiment, le service de paix n’offrant guère d’occasions de mesurer l’instinct guerrier, sa matière conventionnelle s’alimentant de théories plutôt que de faits vécus, de sorte que rien ne permet d’y distinguer l’aptitude réelle de la simple habileté qui n’en est jamais que l’apparence trompeuse. Le chef de prestige médiocre n’est donc jamais un accident isolé du système, il en est au contraire le produit tout à fait normal, dès que rien ne vient réellement trancher entre les deux.

Le texte va plus loin encore, jusqu’à son endroit le plus inconfortable. Les conditions du prestige qu’il énumère restent largement techniques, le mystère, car on révère toujours peu ce que l’on connaît trop bien, la réserve des gestes et des mots, le silence, splendeur des forts et refuge des faibles à la fois, le calcul précis de l’apparition, ce souci qu’avait Napoléon de se montrer toujours dans des conditions telles que les esprits en fussent frappés. Ces procédés restent, par construction, entièrement imitables, et De Gaulle le sait parfaitement, au point de nommer deux fois, explicitement, la possibilité même de la contrefaçon. La réserve systématique observée par un chef ne produit d’impression durable que si l’on y sent enveloppées la décision et l’ardeur réelles, on connaît de ces gens impassibles qui passent quelque temps pour des sphinx et bientôt, très vite, pour de simples imbéciles. Mais la foi des esprits, la sympathie des ardeurs, se refusent obstinément à leur astuce glacée, elles n’appartiennent jamais qu’aux chefs qui s’incorporent réellement avec l’action, qui font leur affaire des difficultés rencontrées, qui mettent au jeu tout ce qu’ils possèdent sans réserve. L’argument n’est donc jamais que le médiocre serait dans l’incapacité d’obtenir le prestige, il est qu’il ne peut jamais le tenir dans la durée. La forme s’apprend aisément, le contenu, lui, ne se simule jamais bien longtemps, et ce qui se refuse obstinément à l’imitateur est précisément ce qui fait suivre un homme, non l’obéissance qu’on peut toujours extorquer d’une manière ou d’une autre, mais la foi véritable des esprits. Celui qui manque de grandeur reste ainsi condamné à mi-chemin, il peut être, au mieux, un bon serviteur, jamais un maître vers qui se tournent la foi et les rêves des autres.

Reste, en tout dernier lieu, le point que le texte laisse ouvert, et qui reste le plus dur à entendre. Le délai. La sanction qui frappe le médiocre couronné de prestige est toujours différée jusqu’à l’épreuve réelle, et cette épreuve, elle, peut tarder des décennies entières avant de survenir. Or le même auteur constate, par ailleurs, que dans une époque déréglée les conventions d’obéissance s’affaiblissent, et que le prestige personnel du chef devient alors le seul ressort du commandement. Autrement dit, plus l’époque est déréglée, plus le prestige compte à lui seul, donc plus l’écart entre le prestige affiché et la valeur réelle devient coûteux pour l’ensemble, et plus longtemps, dans le même mouvement, il peut prospérer sans jamais être démenti par les faits. Le texte le dit d’ailleurs sans la moindre consolation offerte en retour, l’histoire nous présente cent personnages doués des plus rares talents, mais dont le manque de caractère frappa l’œuvre entière de stérilité, servant ou trahissant à merveille, ils ne créèrent rien, mêlés aux événements, ils n’y imprimèrent jamais leur marque, considérables, ils ne furent pourtant jamais illustres.

Ce que j’ai fini par comprendre

Le dérèglement d’une époque n’est donc jamais une décadence morale abstraite qu’on pourrait simplement déplorer de loin, c’est une condition structurelle précise, qui rend le problème posé par la seconde génération plus aigu à mesure qu’elle s’aggrave, moins il reste de cadres partagés, plus le prestige seul commande, et plus l’écart entre ce prestige et la valeur réelle qu’il devrait recouvrir devient à la fois coûteux et durable dans le temps. Le prestige, au terme de ce chemin, n’apparaît donc jamais ni comme une preuve fiable de valeur ni comme une pure imposture sans consistance, c’est un ressort de commandement qui peut parfaitement fonctionner à vide, et qui continue de fonctionner ainsi jusqu’au jour où un événement, enfin, exige autre chose qu’une simple impression bien construite.

Ce qui résiste encore

La chaîne se ferme ici, à cette deuxième génération, sans qu’aucune résistance nouvelle ne surgisse formellement à l’intérieur même du texte, un angle mort qu’il vaut mieux nommer franchement que maquiller en clôture rassurante. Rien, dans l’ensemble de ce texte, ne garantit jamais que l’épreuve censée démasquer un prestige sans valeur réelle survienne effectivement à temps, avant que le dommage ne soit devenu trop lourd à porter. De Gaulle le formule lui-même sans offrir la moindre consolation à ce sujet, et cette absence de garantie reste un angle mort assumé plutôt qu’une question que la chaîne parviendrait, à ce stade, à résoudre complètement.

Ma synthèse

Le prestige que je construis aujourd’hui, Pikan, le SaaS, le rap, je ne sais pas encore s’il y a déjà la valeur réelle derrière. Il faut que ça serve à un nombre de gens pour que je puisse trancher. Cette époque déréglée, où le prestige compte plus que jamais, je la vis comme un piège à surveiller, la réputation m’est indifférente, je ne dois pas devenir dépendant de ça, même si en soi c’est une bonne chose à avoir. Le jour où une vraie épreuve viendra tester ce que je vaux, je la crains, je l’attends, et je la vaincrai.

Le prestige ouvre la porte plus vite que la valeur. Mais un jour l’épreuve arrive, et ce jour-là, seul ce que tu portes vraiment en toi répond présent.

— Makaya