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Réflexion · ·7 min

Le rite est le même pour tous, ton intention ne l'est jamais

Le dernier précepte du Manuel d'Épictète n'est pas une concession à la tradition : c'est un test, accomplir un geste imposé avec une intention libre.

Épictète, Manuel

Faire les sacrifices et les offrandes selon les rites de son pays. C’est la dernière ligne du Manuel, et c’est celle qu’on survole, parce qu’elle a tout l’air d’une formule de politesse envers la tradition, le genre de conclusion convenue qu’un auteur ajoute pour ne fâcher personne. Sauf qu’Épictète ne fait jamais dans la politesse. Placer cette phrase en dernier, après tout ce qui précède, c’est en faire l’examen final. Et l’examen porte sur quelque chose de beaucoup plus difficile que la fidélité aux coutumes.


Le chemin parcouru

Les rites appartiennent aux choses du dehors : des conventions héritées, que personne n’a choisies et que personne ne contrôle. On croit alors savoir ce que le stoïcien va en faire, les ranger parmi les indifférents et passer à autre chose. Il fait l’inverse. Ce n’est pas parce qu’une chose ne dépend pas de nous qu’elle est sans valeur, et le principe fondateur revient ici avec toute sa force : ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais les opinions qu’ils en forment. Le rite n’est jamais le problème. Le jugement porté sur lui l’est, qu’on le survalorise en croyant qu’il sauve, ou qu’on le rejette par orgueil intellectuel.

Le stoïcien participe aux rites de sa cité pour une raison plus précise qu’une simple tolérance polie envers la tradition. Depuis Zénon et Chrysippe, les stoïciens identifient Dieu, la Nature et la Raison comme trois noms différents pour une seule et même réalité. Les rites traditionnels, aussi imparfaits soient-ils dans leur forme, expriment à leur façon la tentative humaine de se relier à cet ordre cosmique. Ce n’est donc jamais un ordre extérieur à la raison qu’on honore en y participant, c’est la raison elle-même sous une forme populaire et imparfaite.

Et c’est la seconde erreur, celle du refus, que la note traque avec le plus de soin, parce qu’elle est celle de l’homme qui a lu. Rejeter les rites au nom d’une supériorité philosophique revient à échanger un attachement contre un autre : l’attachement aux biens extérieurs cède la place à l’attachement à sa propre image de sage. Le texte tranche sans ménagement, c’est encore une forme de servitude. Autrement dit, celui qui ricane au fond de l’église n’est pas plus libre que celui qui prie sans y penser. Il est seulement attaché à quelque chose de plus flatteur.

Il y a ici un parallèle direct avec la métaphore théâtrale que le texte emploie ailleurs, celle du rôle qui nous a été donné à jouer. Chacun naît dans un pays, une époque, une tradition cultuelle, et ce sont là les circonstances du drame, jamais son essence. L’essence réside dans la disposition intérieure avec laquelle on accomplit le geste rituel. Ce qui permet de sortir du piège, c’est précisément cette dissociation entre le geste et l’assentiment. Deux hommes peuvent accomplir exactement le même rite avec des intérieurs opposés : l’homme qui sacrifie en espérant obtenir la richesse ou la gloire désire ce qui ne dépend pas de lui et sera malheureux, tandis que l’homme qui sacrifie avec piété, en reconnaissant sa place dans l’ordre du cosmos, pratique la vertu. Le geste extérieur est identique, la qualité de l’assentiment intérieur est radicalement différente. Le geste ne dit rien. Ce qu’on y met dedans dit tout, et n’est visible de personne.

Cette prescription révèle d’ailleurs une dimension du stoïcisme d’Épictète qu’on sous-estime facilement, son sens communautaire. Le Manuel ne dessine jamais un ermite replié sur sa citadelle intérieure, il dessine un homme qui vit parmi les autres, qui use du monde comme d’une hôtellerie, c’est-à-dire qui y séjourne sans s’y cramponner, mais qui respecte les règles de la maison commune. Les rites sont le tissu conjonctif de la cité. Y participer, c’est honorer le lien social sans en devenir esclave, exactement comme on répond quand la communauté convoque, non par faiblesse, mais parce que la raison reconnaît que l’homme est un être politique, un fragment du logos universel inséré dans un réseau de devoirs concrets.

La note enfonce le clou sur le refus systématique, qui est la posture la plus tentante quand on commence à penser par soi-même. Le lecteur imprégné d’un individualisme radical pourrait juger la participation aux rites conformiste, mais l’objection se retourne aussitôt : n’est-ce pas plutôt le refus systématique des formes collectives qui trahit un attachement, celui à l’image de soi comme être libre, autonome, au-dessus des conventions ? Et la formule qui suit est un test cruel : celui qui ne peut pas participer sereinement à un rite sans sentir sa liberté menacée n’a pas encore compris ce qu’est la liberté. Une liberté qui a besoin qu’on s’abstienne pour exister n’est pas une liberté, c’est une susceptibilité.

D’où la lecture finale du dernier chapitre, qui fonctionne comme une épreuve : es-tu capable de faire un geste que tu n’as pas choisi, dans une forme que tu n’as pas inventée, avec une intention parfaitement libre et une intelligence pleinement éveillée ? Si la réponse est oui, alors la distinction fondamentale entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas cesse d’être un concept abstrait pour devenir une pratique incarnée dans le geste le plus quotidien qui soit. Et c’est exactement là que la chaîne se relance en poussant la question vers sa limite. Si le philosophe qui méprise les autres reste, malgré lui, attaché à une image de soi, que fait-on alors face à des actes réellement ignobles ? Peut-on reconnaître sa propre position sans jamais la verbaliser, ou bien reconnaître sans juger devient-il impossible passé un certain seuil ?

Ce que j’ai compris

Le dernier chapitre du Manuel referme la boucle ouverte au premier. C’est la même dichotomie, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, poussée jusqu’au geste le plus collectif, le plus hérité, le moins choisi de tous. Et la conclusion inverse l’intuition de départ : la liberté ne se prouve pas en fuyant les formes communes, elle se prouve en les traversant sans s’y perdre. Celui qui doit s’abstenir pour rester lui-même n’a pas encore de soi assez solide pour tenir dans la foule.

Ce que révèle ce dernier chapitre, c’est aussi que le stoïcisme d’Épictète n’a jamais été une doctrine de retrait. L’homme qu’il dessine reste inséré dans une cité, une communauté, un réseau de devoirs qu’il n’a pas choisis mais qu’il honore quand même, précisément parce que la raison le lui commande. La citadelle intérieure n’est pas un refuge hors du monde, c’est ce qui permet d’y rester sans s’y dissoudre.

Ce qui résiste

Le texte source pose le problème lui-même, et de la façon la plus embarrassante qui soit. Si le stoïcien doit pratiquer les rites de son pays avec une âme libre, existe-t-il une limite au-delà de laquelle la conformité cesse d’être un exercice de vertu pour devenir une trahison de la raison ? Et surtout, qui fixe cette limite, sinon la faculté de choisir elle-même, ce qui referme le cercle sans jamais en sortir ? Le critère est à l’intérieur du système qu’il devait justement arbitrer.

Reste enfin une zone entièrement muette : comment un homme distingue-t-il, en pratique, le fait de reconnaître sa position face à un acte qu’il juge ignoble, et la condamnation verbale que le texte déconseille ailleurs ? Entre voir et dire, la chaîne n’a rien posé.

Ma synthèse

Les formes collectives que je n’ai pas choisies, je ne les traite pas toutes pareil : certaines, je les traverse avec mon intention à moi, d’autres, je les évite carrément, par principe. Refuser une convention pour rester libre n’est pas ma définition de la lucidité : être lucide, c’est comprendre tous les enjeux, et comprendre ce qu’il est possible de faire, même quand ce qui doit être fait va contre la raison. Face à un acte que je juge vraiment ignoble, je ne le clame pas, je le reconnais pour moi-même, quitte à être le seul à le voir ainsi.

Je fais le même geste que tout le monde. Ce que personne d’autre ne voit, c’est ce que j’y mets dedans.

— Makaya