Partir du principe ou partir du fait
Une phrase datée de Weininger sur l'Anglais et le Juif cache une vraie question, une fois détachée de sa hiérarchie : dans quel sens circule ta pensée ?
Registre : cette réflexion part d’une typologie de peuples posée par Otto Weininger (1903), auteur sensible sur les questions ethniques et religieuses. Tout ce qui suit est restitué au discours indirect, attribué, sans caution ni condamnation. L’article n’endosse pas la hiérarchie que Weininger construit entre ses types ; il en extrait la seule question transférable, celle du sens dans lequel une pensée se construit.
La phrase de départ appartient à une typologie de peuples que Weininger construit en 1903, dans Sexe et caractère, et il faut la lire pour ce qu’elle est, un document daté, restitué ici sans y adhérer et sans reprendre à son compte la hiérarchie qu’il pose. La phrase exacte mérite d’être citée en entier avant d’être découpée : l’Anglais ne se confond pas avec le Juif, il y a beaucoup plus de transcendant chez l’Anglais que chez le Juif, mais il préfère aller du transcendant à l’empirique que de l’empirique au transcendant. Weininger va plus loin sur le Juif, toujours dans le cadre qu’il construit et qui n’engage que lui : selon sa description, celui qui n’accorderait foi à rien chercherait refuge dans les choses matérielles, faute d’accès, selon sa thèse, à une dimension qu’il réserve à d’autres types. Tout l’appareil ethnique et hiérarchique de cette page est à laisser exactement où il est, chez son auteur, daté et non repris. Il en reste pourtant, une fois qu’on l’en détache entièrement, un objet utilisable qui n’a rien de racial : la question du sens dans lequel une pensée circule, entre ce qu’on observe et ce qu’on tient déjà pour vrai. Dans quel sens fais-tu marcher la tienne ?
Le chemin parcouru
Dans le cadre que Weininger pose, il y a trois positions, et il faut d’abord poser son vocabulaire avant de comprendre ce qu’il en fait. Le transcendant, dans son système, désigne l’ordre des valeurs, des convictions morales et des idéaux suprasensibles, ce qu’il résume ailleurs par l’idée que tout homme porterait en lui la notion d’une valeur suprême, d’un absolu. L’empirique, à l’inverse, désigne l’ordre des faits observables, des données matérielles et vérifiables, tout ce qui se mesure et se constate. Une fois ces deux pôles posés, la typologie devient lisible. L’Aryen, qu’il tient pour le type supérieur, partirait de l’empirique, le monde sensible, les faits, les chiffres, pour s’élever vers le transcendant, les valeurs et les idéaux. C’est, dans son vocabulaire, la démarche philosophique classique, celle qu’on attend par défaut, observer le réel puis s’élever par la réflexion vers des principes plus hauts. L’Anglais ferait exactement le trajet inverse, du transcendant vers l’empirique. Et le Juif, selon la construction de Weininger, resterait dans l’empirique sans pouvoir s’en extraire dans un sens ni dans l’autre, condamné selon lui à chercher refuge dans le seul matériel faute d’accès à ce dont sa thèse le prive par construction. C’est sa hiérarchie, avec tout ce qu’elle porte, et rien ici ne la reprend à son compte : ce qui suit s’intéresse uniquement au mécanisme qu’il décrit pour l’Anglais, pas au classement des peuples auquel il l’attache.
Il faut d’ailleurs noter que le texte reste allusif sur ce point précis. Weininger ne le développe pas dans le passage source, il le mentionne comme une nuance à l’intérieur d’une typologie par ailleurs très schématique, ce qui est un premier indice sur la solidité de la chose avant même d’entrer dans le détail du mécanisme.
La relance vient préciser ce mécanisme, et c’est là que la matière devient réellement intéressante, une fois qu’on l’a isolée de son emballage. L’inversion qu’il attribue à l’Anglais consisterait à partir déjà muni de convictions transcendantes fermement tenues, des principes moraux posés en amont, puis à les appliquer directement au réel empirique sans repasser par le doute philosophique. La différence avec l’autre sens est nette : il ne s’agit pas d’un principe découvert au terme de l’examen des faits, mais d’un principe posé avant l’examen et employé comme un outil pratique pour gouverner le réel, plutôt que comme l’aboutissement d’une réflexion menée sur ce réel. Le principe, dans ce sens de circulation, n’est jamais une conclusion, c’est un instrument qu’on manie.
Et le mécanisme, toujours dans ce cadre, produirait un résultat mesurable, que Weininger décrit sans jamais trancher s’il s’agit d’une qualité ou d’un défaut. D’un côté, un pragmatisme moral solide, des convictions qui tiennent debout dans l’action et ne se renégocient pas à chaque contrariété rencontrée. De l’autre, en contrepartie, très peu de remise en question de ces convictions elles-mêmes, puisqu’elles ne sont jamais nées d’un examen mais posées d’emblée comme un cadre. On ne révise pas facilement ce qu’on n’a jamais construit soi-même à partir des faits.
Ce que j’ai compris
Détachée entièrement de la hiérarchie de peuples qui l’entoure, et qu’aucune ligne de cet article ne reprend à son compte, la distinction qui reste debout est simple et vérifiable sur soi-même, dans sa propre tête, sans qu’aucun peuple n’ait besoin d’y être convoqué : il y a deux sens de circulation entre le fait et le principe. Descendre d’une conviction déjà arrêtée vers l’action, ou monter du réel observé vers une conviction qu’on ne tenait pas encore. Aucun de ces deux mouvements n’appartient à un peuple, à une origine ou à un type, et c’est précisément ce que la typologie originelle, en assignant chaque mouvement à une catégorie fixe, rend invisible. Les deux se retrouvent dans une seule tête, à des degrés variables, souvent dans la même journée, parfois dans la même heure selon le domaine concerné.
Ce qui résiste
Le premier point de résistance concerne la typologie elle-même, et il est logique avant d’être autre chose. Weininger pose une hiérarchie de peuples sans jamais la démontrer par l’examen empirique qu’il valorise pourtant ailleurs : il la reçoit et il l’affirme, sans repasser par le doute philosophique qu’il prétend valoriser chez l’Aryen. C’est exactement le geste qu’il décrit et qu’il attribue à l’Anglais, un principe tenu en amont et appliqué au réel sans repasser par l’examen, à ceci près qu’il ne l’applique jamais à lui-même ni à sa propre méthode. Sa construction est donc, structurellement, un cas de ce qu’elle prétend décrire chez un seul des trois types qu’elle distingue.
Ensuite, le texte est trop bref pour trancher ce qu’il faut penser du mécanisme une fois isolé de son contexte. L’inversion décrite est-elle un défaut, faute de remise en question, ou une force, parce qu’une conviction qui ne vacille pas à chaque fait nouveau permet d’agir sans hésitation constante ? Weininger la constate et la nomme, il ne la juge jamais explicitement dans un sens ou dans l’autre.
Enfin, rien de ce qui a été exploré ne dit comment un même homme bascule d’un sens à l’autre selon les circonstances, ni si les deux peuvent coexister durablement selon les domaines de sa vie, ni ce qui déclenche le passage de l’un à l’autre. C’est pourtant, de toutes les questions que soulève cette distinction, la seule qui aurait une conséquence pratique immédiate pour qui voudrait s’en servir plutôt que simplement la comprendre.
Ma synthèse
Je monte des faits vers les principes, pas l’inverse : quand ça m’arrive de descendre d’un principe déjà arrêté vers l’action, c’est que ce principe a déjà été suffisamment brillant et étudié pour mériter d’être posé en amont. Une conviction que les faits n’ont jamais réussi à faire vaciller, je n’appelle pas ça de l’aveuglement, j’appelle ça une force. Et ces deux sens de circulation, je ne les vis pas de la même façon partout : selon les domaines de ma vie, argent, corps, rapports humains, c’est tantôt l’un qui gouverne, tantôt l’autre.
Je ne sais pas si je pars du principe ou du fait. Je sais que le jour où je cesserai de me poser la question, j’aurai arrêté de penser, et commencé simplement à appliquer.
— Makaya