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Réflexion · ·10 min

Personne ne devient philosophe en attendant de l'être

Épictète et Socrate : la raison ne s'acquiert pas avant d'agir, elle se forge dans l'action. Attendre de la connaître d'abord est déjà une dérobade.

Épictète

L’image du philosophe qu’on se traîne est celle d’un homme froid. Il observe, il ne veut plus rien, il encaisse les attaques sans répondre. Et la question qui vient tout de suite derrière est légitime : si l’homme ordinaire n’observe rien et que le philosophe n’a plus de désir, qu’est-ce qui les sépare vraiment ? Et surtout, s’il ne répond jamais aux blâmes, comment fait-il pour se faire respecter ?

Puis vient une seconde question, plus embêtante que la première, parce qu’elle bloque avant même qu’on ait commencé. Si les actes du philosophe doivent être conformes à sa raison, comment détermine-t-il cette raison ? Et celui qui ne la connaît pas encore serait donc, par définition, incapable d’être philosophe ? C’est un cercle parfait, et tant qu’il tient, il fournit une excuse imparable pour ne rien faire. Il y a même une dernière question, plus large que les deux premières, qui se pose une fois qu’on a compris ce que le philosophe fait réellement de son désir : à force de ne plus rien vouloir en dehors de ce qui dépend de lui, ne risque-t-il pas de perdre tout net toute prise sur le monde extérieur, et de transformer sa sagesse en un simple prétexte pour ne plus rien tenter ?


Le chemin parcouru

La première correction porte sur le désir, et elle est plus intéressante que la caricature. Le philosophe n’est pas vide de désir. Son désir est réorienté, recalibré, dirigé exclusivement vers ce qui dépend de lui, l’opinion, le vouloir, le désir lui-même, l’aversion, jamais vers le corps, les biens, la réputation ou les dignités, qui n’en dépendent pas. Cette distinction, posée dès l’ouverture du texte, n’abolit pas le désir, elle le purifie. Ce que fait réellement le philosophe, dans sa définition la plus rigoureuse, c’est exercer sa faculté de choix avec une vigilance constante, non comme un spectateur passif qui regarderait le monde depuis une tour d’ivoire, mais par une attention active portée à ses propres représentations. Chaque fois qu’une impression se présente à son esprit, il l’examine avant d’y donner son assentiment, se demandant si elle dépend de lui. Si oui, il agit. Si non, il la laisse passer. Ce travail incessant de tri est l’activité principale du philosophe, quand l’homme ordinaire, par contraste, réagit sans examiner, confondant la représentation avec la réalité, l’opinion avec le fait. Ce qui trouble les hommes, dans ce cadre, ce ne sont jamais les choses elles-mêmes, mais les opinions qu’ils s’en font.

Ce qui fait avancer le philosophe vers les choses n’est ni le plaisir, ni la gloire, ni la peur, mais ce que le texte nomme le devoir, l’action appropriée à sa nature rationnelle. Le stoïcisme emploie constamment la métaphore du théâtre : chacun a un rôle à jouer, et doit bien le jouer. Ce rôle n’est pas choisi, il est assigné par les circonstances, par la nature, mais la manière de le jouer dépend entièrement de la faculté de choix. Le philosophe avance donc vers les choses non par désir au sens vulgaire du terme, mais par reconnaissance de ce que son rôle exige dans l’instant présent.

Vient ensuite la question du respect, et la réponse retourne complètement la logique du lecteur qui la pose. S’il ne répond pas aux attaques, c’est que le blâme d’autrui fait partie de ce qui ne dépend pas de lui, et que personne ne peut lui nuire au sens où personne ne peut atteindre sa faculté de choix sans son consentement. Le respect, entendu comme autorité sociale ou crainte qu’on inspire, est un bien extérieur, une chose qui ne dépend pas de nous. Le philosophe ne cherche donc jamais à se faire respecter, il cherche seulement à rester fidèle à ses principes. Mais le texte va plus loin : c’est cette indifférence même au regard d’autrui qui finit par susciter l’admiration, au point que ceux qui le raillaient finissent par l’admirer. Le respect vient comme conséquence, jamais comme but. Autrement dit, celui qui cherche à se faire respecter s’installe précisément dans la position qui l’en empêche.

Sur le but ultime, le texte corrige aussi l’expression calme intérieur, non parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle reste insuffisante. Ce qu’il vise porte un nom plus précis, l’absence de trouble, ou mieux encore l’absence de passions désordonnées, et cette absence de passions n’est ni indifférence ni froideur. Elle est la conséquence d’un alignement complet entre la volonté individuelle et l’ordre rationnel du monde. Le but n’est donc pas le calme comme état psychologique agréable, une forme de bien-être mental qu’on rechercherait pour lui-même, c’est la vie bonne, la vie conforme à la nature rationnelle de l’homme, un bonheur qui ne dépend jamais des circonstances extérieures parce qu’il réside tout entier dans l’exercice correct de la faculté de choix.

Le philosophe fait encore quelque chose de plus radical : il s’observe en train d’observer. C’est la dimension réflexive de toute la pratique. Quand le texte recommande d’avoir la mort chaque jour devant les yeux, ce n’est pas un exercice morbide, c’est un outil qui ramène chaque représentation à sa juste proportion en la mesurant à l’échelle de ce qui compte vraiment. Quand il recommande de vouloir ce qui arrive comme il arrive, il ne demande pas une résignation passive, mais un assentiment actif au réel. Le philosophe observe le monde, oui, mais surtout il observe ses propres réactions au monde, et c’est dans cet écart entre l’événement et la réaction que se joue toute la liberté humaine. Il est, au fond, en guerre permanente, non contre le monde, mais contre ses propres jugements erronés. Il ne livre jamais son intelligence au premier venu, il garde la souveraineté sur son assentiment. Il n’est pas indifférent aux choses, il est indifférent à la prétention que les choses auraient de déterminer son état intérieur.

Reste le cercle, et c’est la génération suivante qui le dissout, en prenant Socrate pour modèle. La formule est décisive : c’est ainsi que Socrate devint parfait, ne s’attachant à rien, dans toutes les choses qui s’offraient, qu’à la raison. Socrate ne connaissait pas d’abord sa raison pour agir ensuite, il devenait parfait en n’attachant son attention qu’à la raison dans chaque situation concrète qui se présentait à lui. La raison se construit dans l’exercice, jamais dans la préparation à l’exercice, et c’est ce que confirme la structure même du texte source, qui commence non par des définitions mais par des injonctions pratiques : la première et la plus nécessaire partie de la philosophie est celle qui traite de la mise en pratique des théories, par exemple ne point mentir. Le philosophe n’est jamais défini par son savoir mais par sa conduite : ne te dis jamais philosophe, et ne bavarde point sur les théories philosophiques devant le vulgaire, mais fais ce qui découle de ces théories. D’où la formule qui fait sauter le verrou : on n’attend pas de connaître sa raison pour commencer à philosopher, on commence à philosopher, et c’est en philosophant qu’on apprend à mieux la suivre.

Ce que j’ai compris

Ce que la chaîne établit, c’est que le point de départ n’a jamais manqué. Tout homme possède déjà une raison embryonnaire, cette capacité de discerner ce qui dépend de lui. Ce n’est pas un savoir élaboré, c’est une disposition naturelle que l’exercice ne fait qu’affiner et consolider. Le matériel est là dès le premier jour, il n’est simplement pas travaillé.

Ce déplacement change la nature de l’obstacle. Tant qu’on croit qu’il manque une connaissance, on cherche un livre, un maître, une doctrine, et l’attente est légitime puisqu’on attend quelque chose qu’on n’a pas. Mais si ce qui manque n’est pas un savoir, seulement l’usage d’une faculté qu’on détient déjà, alors il n’y a plus rien à attendre du tout, et l’attente perd son alibi. Le seul écart entre celui qui commence et celui qui avance n’est plus un écart de bagage, c’est un écart de répétitions.

C’est aussi ce qui explique la réponse donnée plus haut sur le respect. Si la raison se forge dans l’action, le respect obéit à la même logique : il n’est pas un préalable qu’on obtient avant d’agir, il est ce que l’action finit par déposer derrière elle. Dans les deux cas, l’erreur est identique, elle consiste à réclamer d’avance ce qui ne peut être qu’un résultat.

Et le texte ne laisse aucune sortie honorable à celui qui préfère attendre d’être prêt. La mise en garde est adressée directement, et elle est cinglante : jusques à quand tarderas-tu à te juger toi-même digne de réaliser le meilleur, et à ne plus transgresser en rien ce que te prescrit la raison, quel maître attends-tu donc encore, tu n’es plus enfant, mais déjà homme fait. Attendre une raison pleinement formée avant d’agir n’est pas de la prudence, c’est la dérobade elle-même, avec l’avantage d’avoir l’air raisonnable.

Ce qui résiste

La chaîne s’arrête net sur une question posée et jamais travaillée, restée à l’état de germe. Si la raison se prouve dans l’action et pas avant, comment distinguer celui qui agit pour apprendre sa raison de celui qui agit simplement sans raison du tout ? Les deux se ressemblent parfaitement vus de l’extérieur, et probablement aussi vus de l’intérieur au moment où l’on agit. Tant que ce critère manque, l’argument qui libère de l’attente peut servir d’excuse à n’importe quelle impulsion. L’angle mort reste entier.

Il y a un second angle mort, posé cette fois par la racine elle-même et jamais repris par la suite de la chaîne. Si le philosophe réoriente son désir exclusivement vers ce qui dépend de lui, ne risque-t-il pas de perdre toute capacité d’engagement authentique dans le monde, et de confondre la sagesse avec une forme sophistiquée de retrait ? Le texte source pose la question avec une franchise qui mérite d’être relevée, et il ne la referme jamais. L’homme qui a appris à ne désirer que ce qui dépend de lui pourrait tout aussi bien se servir de cette discipline comme d’un prétexte pour ne plus rien tenter dans le monde extérieur, en habillant son retrait du vocabulaire de la sagesse plutôt que de le nommer pour ce qu’il serait alors, une fuite.

Ces deux angles morts se répondent sans se résoudre l’un l’autre. Le premier demande comment distinguer l’action fondée de l’impulsion nue. Le second demande comment distinguer l’engagement authentique du retrait déguisé. Dans les deux cas, le critère qui permettrait de trancher de l’extérieur, entre deux comportements qui se ressemblent en surface, manque au texte, et rien dans ce qui a été exploré ne permet de le reconstruire honnêtement.

Ma synthèse

Plus le temps passe, moins j’attends d’avoir raison avant d’agir : j’agis, et je corrige en marchant. La ligne entre agir pour apprendre ma raison et agir sans raison du tout, je la sens clairement, ce n’est pas un flou qui attend un résultat pour se dissiper. Reste une erreur que je me connais : il m’arrive encore de chercher à me faire respecter directement, au lieu de laisser le respect venir en conséquence. Un respect, un prestige, ça se construit, ça ne se réclame pas.

Je n’ai pas attendu d’avoir raison pour commencer à me battre. J’ai commencé, et c’est le combat qui m’a appris ce qu’était ma raison.

— Makaya