Personne ne t'admire tant qu'il peut encore t'envier
Sénèque : le temps ne détruit que ce qui reste exposé au présent, et consacre au contraire ce qui est devenu hors d'atteinte.
Le temps ruine tout, et renverse en un moment ce qu’il a consacré. La phrase, prise seule, sonne comme un simple constat de vanité universelle, rien ne dure, tout finit par s’effondrer. Mais la phrase qui la précède immédiatement dit presque l’inverse, et la phrase qui la suit retourne encore une fois le sens tout entier. Ce grand écart n’est jamais une contradiction chez Sénèque, c’est une clé, et deux questions permettent de la faire jouer jusqu’au bout, faut-il laisser des œuvres ou une descendance derrière soi pour échapper à cette ruine, et pourquoi certains contemporains adulés de leur vivant disparaissent avec leur époque, quand d’autres, moqués et calomniés en leur temps, finissent par renaître une fois ce temps passé.
Le chemin parcouru
La première génération de cette chaîne pose d’emblée le paradoxe dans toute sa netteté. Juste avant de prononcer la formule qui ouvre cette réflexion, Sénèque vient de proposer exactement son contraire, une naissance qui dépend entièrement de nous, il existe plusieurs familles d’illustres génies, choisissez celle où vous désirez être admis, vous y serez adopté, non seulement pour en prendre le nom, mais les biens, et ces biens s’augmenteront à mesure que vous en ferez part à plus de monde. On peut ainsi s’adopter dans la famille de Démocrite, de Zénon, des sages déjà morts. Et c’est immédiatement après avoir proposé cette adoption, qui semble pourtant immunisée contre le temps, que Sénèque lâche sa formule la plus sombre, le temps ruine tout, et renverse en un moment ce qu’il a consacré. La phrase suivante éclaire enfin ce paradoxe apparent, car l’envie s’attache à ce qui est proche, et plus volontiers l’on admire ce qui est éloigné. Le temps, en réalité, est double, il ruine ce qui reste dans le présent, la gloire actuelle, la fortune actuelle, la charge actuelle, aucune d’entre elles ne tient jamais bien longtemps, mais il consacre à l’inverse ce qui est déjà devenu passé, d’où cette fréquentation des sages morts qui, eux, ne risquent plus jamais rien.
La deuxième génération se déploie ensuite sur deux branches distinctes, issues du même tronc, et qu’il vaut mieux garder séparées plutôt que de les fondre en une seule idée trop générale. La première branche reprend l’alternative posée frontalement, faut-il laisser des œuvres ou une descendance pour échapper à la ruine du temps. Sénèque ne répond jamais par oui ou par non à cette alternative, il déplace entièrement le terrain de la question. Ni l’œuvre ni la descendance, en réalité, ne protègent vraiment, elles restent l’une comme l’autre dans le temps, donc exposées à sa ruine exactement comme tout le reste de ce qui existe encore. Ce qui échappe réellement à cette ruine, ce n’est jamais ce qu’on laisse après soi dans le monde extérieur, c’est ce qu’on rend, de son vivant même, déjà semblable au passé, un passé bien vécu, sur lequel la fortune a perdu ses droits, et qu’il n’est plus au pouvoir de personne de reprendre ou de disposer à nouveau. Cette protection reste cependant conditionnelle, elle ne vaut que pour celui qui a toujours soumis ses actions à la censure de sa propre conscience, et qui, de ce fait, ne s’égare jamais quand il s’y retourne, sans quoi la mémoire de soi peut tout aussi bien accuser que consacrer celui qui la regarde en face.
La seconde branche applique ce même mécanisme à un cas concret et douloureux, celui des deux types de contemporains. L’envie et l’admiration ne sont jamais, chez Sénèque, deux réactions indépendantes face à deux types d’hommes différents, ce sont deux réponses à une seule et même chose, une supériorité perçue par autrui, qui ne divergent que selon que cette supériorité reste encore proche, contemporaine, rivale, en concurrence directe pour les mêmes biens présents, ou qu’elle est déjà devenue éloignée. Le contemporain adulé, ce que Sénèque nomme ailleurs les heureux du jour, autour desquels la foule se presse, doit toujours sa gloire à des biens eux-mêmes proches et périssables, la fortune, le pouvoir, la faveur populaire, c’est à dire précisément ce que vise la formule du temps qui ruine tout et renverse en un instant ce qu’il a consacré. Cette adulation n’a jamais été, dans le fond, un bien véritable, elle n’était qu’un effet de circonstances passagères, donc soumise à la même érosion que ces circonstances elles-mêmes. Sénèque le formule ailleurs de façon plus directe encore, tout ce grand nombre d’admirateurs n’est jamais qu’un grand nombre d’envieux, l’adulation du contemporain n’ayant jamais été une admiration pure, elle contenait déjà, en germe, l’envie qui finira par la dissoudre dès que la position qui la suscitait s’effondrera à son tour.
Le contemporain moqué, lui, suit un chemin inverse, et Sénèque prend pour témoins de ce mécanisme Platon, Épicure et Zénon eux-mêmes, hommes pétris de malignité et ennemis des plus pures vertus, on a fait reproche à Platon, on l’a fait à Épicure, on l’a fait à Zénon. La vertu, à la différence de la fortune, ne se dispute jamais dans un jeu à somme nulle, mais elle blesse malgré tout, d’une tout autre manière, elle expose par simple contraste le vice de ceux qui la regardent de près. Les vues malades redoutent le soleil, éblouis de ses premiers rayons, ils regagnent de tous côtés leurs retraites et fuient dans d’obscures crevasses cette lumière qui les effraie. Le sage vivant est donc moqué non pas malgré sa justesse, mais précisément à cause d’elle, il reste un miroir trop proche, trop actuel, pour ceux qu’il dérange simplement en existant. Une fois mort, en revanche, il cesse d’être un reproche vivant pour qui que ce soit, il ne reste plus de lui que l’objet, contemplable désormais sans aucun coût pour personne, d’où cette renaissance de sa réputation, exactement au moment où il devient enfin éloigné. Les sages le savaient d’ailleurs déjà eux-mêmes, ce n’est jamais une découverte propre à Sénèque, c’est un fait déjà établi qu’il cite lui-même comme un précédent connu, allant jusqu’à retourner l’hostilité présente en un signe positif pour sa propre conduite, pour moi déjà, preuve que je tiens le droit chemin, j’ai le bonheur de déplaire aux méchants.
Il faut cependant se garder, sur ce point précis, de pousser le texte au-delà de ce qu’il affirme réellement. Sénèque ne construit jamais l’équivalence simple entre être moqué et avoir raison. Ce qu’il pose reste plus étroit, être détesté par les méchants, précisément parce qu’on les expose à eux-mêmes, demeure cohérent avec le fait de tenir la vertu, mais ce n’est jamais une preuve autosuffisante, seulement un indice compatible avec elle.
Ce que j’ai fini par comprendre
Les deux branches de cette chaîne convergent en réalité sur un seul et même mécanisme, malgré leurs objets apparemment différents. Ce qui reste proche, contemporain, encore en circulation, encore en concurrence pour des biens présents, reste exposé à la fois à l’envie et à la ruine du temps. Ce qui devient au contraire lointain, mort, achevé, définitivement hors d’atteinte, devient consacré, précisément parce qu’il ne dispute plus rien à personne. La seule chose qui échappe réellement à la ruine du temps n’est donc jamais l’œuvre ni la descendance, comme le suggérait la première branche, ni la faveur d’un public comme le suggérait la seconde, c’est un passé déjà bien vécu, rendu hors d’atteinte non par la mort elle-même, mais par la rigueur avec laquelle il a été tenu au moment où il était encore présent.
Ce qui résiste encore
Les deux branches se referment ici, à cette même génération, sans qu’aucune résistance nouvelle ne vienne les rouvrir de l’intérieur, un angle mort qu’il vaut mieux nommer honnêtement que maquiller en clôture définitive. La limite la plus sérieuse reste celle que la seconde branche pose explicitement elle-même, rien, dans les passages disponibles, ne donne de critère permettant de distinguer, de l’intérieur, au moment même où on la subit, la moquerie qui vise un sage réellement en avance sur son temps de la moquerie ordinaire qui vise simplement une erreur ou une extravagance sans valeur. Le temps, seul, finit par trancher entre les deux, mais toujours après coup, jamais pendant que la moquerie a encore lieu.
Ma synthèse
Pour Pikan et pour le rap, j’accepte qu’ils ne vaudront ce qu’ils valent que plus tard, une fois devenus lointains, exactement comme Sénèque le décrit. Pour le SaaS, en revanche, je veux que ça compte dans l’époque, parce que le but avec le SaaS, c’est vraiment de gagner de l’argent, pas les deux autres. Là où on me moque ou me sous-estime aujourd’hui, j’y vois un signe que je suis sur la bonne voie. Mon passé, celui que rien ne peut plus reprendre, je ne peux pas encore dire qu’il est bien tenu, il y a pas mal de zones que je ne veux pas relire.
Le temps ne fait pas de cadeau à ce qui est encore vivant. Il ne consacre que ce qu’il ne peut plus toucher. Alors tiens ton présent comme s’il devait un jour devenir intouchable.
— Makaya