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Réflexion · ·6 min

Refuser le dogme, c'est rester au contact du réel

Refuser une méthode figée n'est ni renoncer à toute méthode ni céder au chaos : c'est choisir la méthode souple, seule capable de rester au contact du réel.

Charles de Gaulle

Ceux qui refusent les dogmes portent-ils, en eux, le germe d’un guerrier. La question paraît d’abord presque romantique, comme si refuser toute règle suffisait à faire un homme d’action. Mais le cas concret que De Gaulle place derrière cette question déplace tout de suite le débat, d’un côté des officiers qui ne cessaient de se battre et se méfiaient viscéralement du dogmatisme militaire abstrait, de l’autre une génération entière de chefs ayant bâti toute une doctrine sur un seul fait isolé, la puissance du tir rapide, ce que De Gaulle qualifie lui-même d’exagération mortelle. Entre les deux, une question plus précise se dessine, refuser une règle fausse et n’avoir aucune règle du tout ne sont jamais la même chose.


Le chemin parcouru

La première génération de cette chaîne identifie les officiers réfractaires au dogme comme les dépositaires du vrai sentiment de la guerre. Fort heureusement, beaucoup d’officiers, qui ne cessaient de se battre et qui renouvelaient ainsi constamment dans nos rangs le vrai sentiment de la guerre, se défiaient de ce dogmatisme. Ce sentiment, De Gaulle le relie ailleurs à ce goût du concret, ce don de la mesure, ce sens des réalités qui éclairent l’audace, inspirent la manœuvre et fécondent l’action. Une nuance se pose pourtant aussitôt, avant même que la question ne puisse se refermer trop vite, il vaut mieux avoir une méthode mauvaise plutôt que de n’en avoir aucune. La question n’est donc jamais dogme ou absence totale de règle, mais quelque chose de plus fin, méthode souple ou méthode rigide.

La deuxième génération reprend cette distinction de front, en cherchant précisément ce qui différencie une méthode souple d’une méthode rigide. Il faut d’abord écarter un contresens qui menacerait de tout faire dérailler, pour De Gaulle, la différence entre les deux n’est jamais la différence entre avoir une méthode et ne pas en avoir du tout. Une méthode, même imparfaite, reste nécessaire à toute action réelle, l’intelligence seule ne suffisant jamais à décider, elle prépare la conception, mais elle ne l’enfante jamais elle-même, il faut, pour agir véritablement, que l’esprit en acquière l’intuition en combinant l’instinct avec l’intelligence. Une méthode, même sommaire, sert justement de cadre à cette combinaison, elle place dans un cadre solide la fluidité de l’ensemble. La question n’est donc jamais méthode contre absence de méthode, elle est bien plus précise, quel rapport cette méthode entretient-elle avec le réel qu’elle doit saisir.

La méthode rigide naît d’un penchant naturel de l’intelligence, que De Gaulle nomme explicitement, l’intelligence, dont la nature est de saisir et de considérer le constant, le fixe, le défini, fuit le mobile, l’instable, le divers. Devant l’incertitude propre à toute action réelle, l’action de guerre revêtant essentiellement le caractère de la contingence, l’intelligence cherche instinctivement le repos, et croit l’avoir trouvé en se donnant une règle a priori, valable indépendamment des circonstances, croire que l’on est en possession d’un moyen d’éviter les périls et les surprises des circonstances et de les dominer, c’est procurer à l’esprit le repos auquel il tend sans cesse, l’illusion de pouvoir négliger le mystère de l’inconnu. C’est très exactement le mécanisme des doctrines d’écoles que De Gaulle reproche à l’esprit militaire français, séduisantes et périlleuses à la fois, nées d’un goût pour la théorie plus vif que celui pour l’expérience. Il en donne l’exemple concret et funeste, une génération entière de chefs a extrait d’un seul fait isolé, la puissance du tir rapide, une règle générale d’action, ce qu’il qualifie sans détour d’exagération mortelle, une doctrine construite dans l’abstrait ayant rendu aveugles et passifs des chefs qui, en d’autres temps, avaient pourtant largement fait preuve d’expérience et d’audace réelles. La rigidité n’est donc jamais une question de fermeté de caractère ou de rigueur d’exécution, c’est le simple fait de traiter une règle abstraite, fixée d’avance une fois pour toutes, comme supérieure aux circonstances réelles qu’elle est pourtant censée servir.

La méthode souple, à l’inverse, reste subordonnée aux circonstances qu’elle doit relire à chaque fois entièrement. De Gaulle l’oppose terme à terme à la précédente, à propos d’une décision prise en juillet 1918, la doctrine de l’a priori l’eût conseillé, celle des circonstances ne le voulut point, et la victoire lui donna raison. Ce n’est jamais l’absence de principes, De Gaulle rappelle lui-même qu’à la guerre, il y a des principes, mais il y en a peu, c’est le fait que ces principes n’ont de valeur que par la façon dont ils sont adaptés aux circonstances réelles. La méthode souple fait ainsi de l’appréciation propre à chaque cas particulier le cœur même du métier de chef, apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, tel est donc le rôle essentiel du chef. De Gaulle clôt ce développement par une image qui résume tout d’un coup, celle d’Ulysse qui se fait attacher au mât pour résister au chant des Sirènes, il souhaite exactement de la même manière que la pensée militaire résiste à l’attrait séculaire de l’a priori, de l’absolu et du dogmatisme, en se fixant à un ordre classique, d’où elle puisera ce goût du concret, ce don de la mesure, ce sens des réalités qui éclairent l’audace, inspirent la manœuvre et fécondent l’action. La méthode rigide est donc celle qui a fini par céder au chant des Sirènes, l’illusion d’un système qui dispenserait de regarder le réel en face, la méthode souple est celle qui, tenue par un cadre solide mais mesuré, reste au contraire ancrée sur ce qui est vraiment là, différent à chaque fois qu’on le regarde.

Ce que j’ai fini par comprendre

Refuser le dogme n’est donc jamais du nihilisme ni une absence pure et simple de cadre, c’est le refus d’une forme précise de méthode, celle qui traite une règle fixée d’avance comme supérieure aux circonstances qu’elle est pourtant censée servir en premier lieu. La rigidité n’est jamais affaire de fermeté de caractère, elle est entièrement affaire de rapport au réel, la méthode rigide se ferme au réel pour s’offrir un repos illusoire, la méthode souple reste au contraire ouverte au réel, en faisant de cette ouverture le rôle essentiel même du chef. Celui qui refuse le dogme porte donc le germe du guerrier précisément parce qu’il refuse ce repos-là, il choisit de rester exposé à l’incertitude plutôt que de s’en couper par une règle qui, aussi rassurante soit-elle, resterait fausse pour le cas précis qu’il affronte.

Ce qui résiste encore

La chaîne se ferme ici, à cette deuxième génération, sans qu’aucune résistance nouvelle ne surgisse formellement à l’intérieur du texte, un angle mort qu’il vaut mieux nommer franchement que maquiller en clôture définitive. Une piste reste signalée, sans jamais avoir été suivie dans cette chaîne précise, celle de la source culturelle du dogmatisme militaire français lui-même, pourquoi cet esprit-là, précisément, dans ce contexte historique précis, a fini par produire ce penchant si marqué pour la théorie abstraite. Cette question reste entièrement hors du chemin parcouru ici, et il vaut mieux la nommer comme une direction possible que de la refermer artificiellement en une fausse certitude.

Ma synthèse

Dans le SaaS, dans Pikan, je me confronte au réel le plus possible, je ne tiens pas une méthode sur un principe jamais testé. Une règle que j’ai longtemps répétée sans la réinterroger, une mère veut toujours le bien de son enfant. Depuis peu je l’ai confrontée aux faits, et j’ai ma réponse, faux. Le repos que donne une règle fixe, celui que De Gaulle dénonce, je le reconnais chez moi, et je l’assume en partie, il m’arrive de mettre volontairement de petits dogmes dans ma vie, un tableur avec des formules et des résultats pour alléger mon temps sur les tâches de gestion, par exemple, précisément pour libérer de l’espace et pouvoir réfléchir et agir sur des choses bien plus grandes. La différence, c’est que ces dogmes-là, je les choisis et je sais où ils s’arrêtent, contrairement à celui sur les mères que je viens de faire tomber.

Une règle qui ne regarde plus le réel n’est plus une méthode, c’est un refuge. Le guerrier ne refuse pas la règle, il refuse de s’y attacher plus fort qu’à ce qu’il a sous les yeux.

— Makaya