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Réflexion · ·15 min

Rien de ce que la fortune te donne ne t'appartient

Sénèque ne promet pas la richesse à qui s'en détache : il déplace la définition même de ce qu'on peut vraiment posséder, envers et contre la fortune.

Sénèque, De la brièveté de la vie

Celui qui est au-dessus de la fortune est au-dessus de tout le monde. La phrase de départ a des allures de formule à afficher au mur, une de ces sentences qu’on aime parce qu’elles flattent sans coûter rien. Que signifie être au-dessus de la fortune, est-ce l’état à viser, et si oui comment y accéder. La question part de là, et l’intuition première, celle de tout le monde, c’est qu’être au-dessus de la fortune reviendrait à en avoir assez pour ne plus la craindre. Amasser suffisamment pour que le manque devienne une abstraction. C’est exactement cette intuition que la chaîne va démonter, génération après génération, jusqu’à la retourner complètement. Parce qu’au fond, personne ne pose vraiment cette question par curiosité pure. On la pose parce qu’on sent, quelque part, qu’on est encore en dessous, qu’une partie de nous reste suspendue au sort de ce qu’on possède, de ce qu’on n’a pas encore, ou de ce qu’on pourrait perdre du jour au lendemain. La question comment faire cache une inquiétude plus ancienne, celle de savoir si l’ascension qu’on poursuit mène vraiment quelque part, ou si elle ne fait que déplacer le point exact où on reste vulnérable.


Le chemin parcouru

La première génération pose la définition, et elle déplace déjà tout. La fortune, chez Sénèque, n’est pas l’argent, ou pas seulement, c’est l’ensemble des biens que le hasard peut donner ou reprendre, l’argent bien sûr, mais aussi les dignités, la faveur du peuple, la santé, la présence des proches. Tant que ton bonheur dépend de l’un de ces biens, tu restes son sujet, quelle que soit la quantité que tu en possèdes. Sénèque décrit celui qui a dépassé cette dépendance comme affranchi de tout lien, ne dépendant que de lui, supérieur à tous les autres, car qui pourrait être au-dessus de celui qui est supérieur à la fortune. Et il assortit cette élévation d’un avertissement qui en inverse aussitôt l’apparence enviable : tout ce que donne le hasard est peu stable, et plus il t’élève, plus haut il te suspend au bord du précipice. La voie n’est donc pas l’accumulation mais le détachement intérieur, reconnaître que rien de ce qui vient du dehors n’est jamais vraiment sûr, et déplacer son centre de gravité vers ce qui ne peut être ni donné ni repris, la conscience droite, le passé bien employé, la pensée elle-même.

La deuxième génération corrige un contresens qui menaçait de tout faire dérailler. Si j’ai bien compris, celui qui est au-dessus de la fortune est concentré uniquement sur lui-même. L’intuition était juste dans sa direction mais fausse dans sa formulation, et la nuance change tout. Être concentré sur soi ne désigne pas l’égoïsme ou le repli narcissique, ça désigne la maîtrise de soi comme condition de souveraineté réelle. La fortune, ici, c’est l’ensemble des événements extérieurs qu’on ne contrôle pas, la richesse, la réputation, la santé, la réussite sociale, et celui qui est supérieur à la fortune est celui dont l’état intérieur ne dépend plus de ces événements. Il est au-dessus parce qu’il n’a plus de point de vulnérabilité externe. Ce n’est donc pas concentré sur soi-même au sens d’une attention permanente portée à son moi, c’est plutôt ne dépendant que de lui, un homme qui a rapatrié son centre de gravité de l’extérieur vers l’intérieur et qui peut traverser la richesse ou la pauvreté, le succès ou l’échec, sans que cela modifie substantiellement son état. La plus haute fortune, prévient Sénèque, doit inspirer le moins de confiance, précisément parce que ce qui dépend d’elle peut, à tout instant, lui être repris. Le lien entre cette supériorité et le retour sur soi tient en une phrase qui mérite d’être pesée : le présent seul appartient à ceux qui ne sont pas occupés. Puisque seul l’intérieur est sûr et durable, puisque le passé est déjà hors de portée du hasard et que l’avenir ne t’appartient jamais encore, le sage investit son énergie précisément là où elle produit quelque chose d’inaliénable. La richesse intérieure, la maîtrise de ses jugements, le rapport lucide au temps, voilà ce qui ne peut être ni ravi ni altéré par la fortune, quoi qu’elle décide de faire du reste.

La troisième génération pousse la logique jusqu’à son test le plus inconfortable, celui qui arrangerait tout le monde s’il était vrai. Est-ce que se détacher du matériel permet d’obtenir plus de matériel. La question fusionne deux choses que Sénèque, dans ce texte, ne fusionne jamais, la richesse matérielle au sens courant et une autre richesse, qu’il appelle plutôt liberté ou maîtrise de soi. La réponse est frontale et elle referme l’espoir d’un raccourci : détachement et accumulation vont en sens opposés. Sénèque montre l’homme qui possède le plus de pouvoir et de biens au monde rêvant du jour où il pourra se dépouiller de toute sa grandeur, preuve que la possession matérielle maximale n’empêche en rien le désir de s’en détacher, elle ne le prévient pas plus qu’elle ne le nourrit. Sur l’acquisition elle-même, Sénèque va directement à l’encontre de l’hypothèse d’une causalité qui irait du détachement vers la richesse : les plus grands biens ne sont point exempts de sollicitude, et la plus haute fortune doit inspirer le moins de confiance, si bien qu’elle est non seulement très courte mais aussi très malheureuse la vie de ceux qui se procurent avec de grands efforts ce qu’ils ne peuvent conserver qu’avec des efforts plus grands encore, ils acquièrent avec peine ce qu’ils désirent, et possèdent avec inquiétude ce qu’ils ont acquis. L’effort pour obtenir des richesses matérielles engendre un souci qui croît avec elles, exactement l’inverse du détachement. Ce qu’introspection et détachement permettent réellement, ce n’est donc pas la richesse matérielle, c’est son remplacement par une autre richesse, la possession de soi et du temps, seul bien que la fortune ne peut jamais reprendre. Répondre par l’affirmative à la question posée reviendrait à faire dire à Sénèque le contraire de ce qu’il écrit : il ne promet jamais l’abondance à qui s’en détache, il déplace seulement la définition de ce qui compte comme richesse.

La quatrième génération referme la chaîne sur un parallèle qui mérite d’être suivi jusqu’au bout. La richesse matérielle se procure avec de grands efforts et se conserve avec des efforts plus grands encore, n’est-ce pas exactement le cas de l’introspection aussi. Le parallèle s’appuie sur le passage déjà cité, celui qui décrit le double effort d’acquisition et de conservation propre aux biens extérieurs. Mais le texte, une fois lu jusqu’au bout, ne présente pas ce mécanisme comme universel, il le présente au contraire comme la signature propre des biens extérieurs, par contraste avec ce que Sénèque appelle les vrais biens. Ôtez au sage ses richesses, écrit-il ailleurs, tous ses vrais biens lui resteront, un bien qu’il qualifie d’impérissable, qui ne sort jamais du cœur où il règne, qui n’a ni satiété ni repentir. La raison de cette différence tient à la source du risque, la richesse doit être défendue avec un effort croissant précisément parce qu’elle est extérieure, exposée au vol, à l’envie, aux revers de fortune, à tout ce qui échappe à la volonté de celui qui la possède. L’introspection, elle, n’est menacée par aucune de ces forces, personne ne peut la voler, aucune fortune contraire ne peut la reprendre, parce qu’elle ne réside jamais hors de celui qui la porte. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne demande aucun effort de maintien, mais c’est un effort d’une autre nature, pas de la même famille que la défense d’un trésor. Sénèque le montre en creux quand il note qu’il n’est jamais permis de revenir à soi, même lorsque le hasard amène quelque relâche. Le danger qui pèse sur l’introspection n’est pas qu’on nous la prenne, c’est qu’on la néglige, que les occupations extérieures continuent d’occuper la place, par habitude, même quand plus rien ne les y oblige. L’effort requis n’est donc pas défensif, protéger un bien contre une menace externe, mais un effort de vigilance et de reconduction, renouveler chaque jour le choix de revenir à soi plutôt que repousser sans cesse un voleur. La différence essentielle tient en ceci : la richesse exige un effort qui grandit avec ce qu’on possède, parce que plus on a, plus on a à perdre, tandis que l’introspection, une fois acquise, ne s’expose à aucune perte de cette sorte, l’effort qu’elle demande reste constant, celui de ne pas se laisser reprendre par le dehors, jamais celui de repousser un adversaire qui en voudrait à ce qu’on possède déjà.

Ce que j’ai fini par comprendre

Le mot supérieur, dans tout ce chemin, n’a jamais été patrimonial. Il ne décrit à aucun moment un niveau atteint, un seuil de richesse ou de pouvoir au-delà duquel on basculerait enfin au-dessus de la fortune. Il désigne uniquement l’absence de prise extérieure, la disparition du point par lequel le dehors pouvait encore t’attraper. Un homme peut être immensément riche et rester en dessous de sa fortune, si son état intérieur reste suspendu au sort de ce qu’il possède. Un autre peut n’avoir presque rien et se tenir au-dessus, si rien de ce qui lui reste ne dépend plus du hasard. La quantité ne tranche jamais la question, seule tranche la nature du lien. C’est ici que l’intuition de départ, celle qui consistait à croire qu’être au-dessus de la fortune reviendrait à en avoir assez pour ne plus la craindre, se révèle exactement inversée. Ce n’est pas la quantité accumulée qui affranchit, l’homme le plus chargé de biens du monde peut rester le plus suspendu au précipice que décrit Sénèque, précisément parce qu’il a le plus à perdre. L’affranchissement n’est jamais une question de seuil, c’est une question de nature du rapport qu’on entretient avec ce qu’on possède, indépendamment de son volume.

La question comment faire, posée au tout début, a changé de nature en cours de route. Elle ne se règle pas par une méthode d’acquisition, une technique qu’on appliquerait pour grimper d’un cran vers cet état supérieur. Elle se règle par un déplacement, celui qui consiste à investir son énergie là où elle produit de l’inaliénable, la maîtrise de ses jugements, le rapport lucide au temps, le passé qu’on a bien employé et qu’on peut se relire sans honte. Ce que la fortune ne peut ni donner ni reprendre est, au bout du compte, la seule chose qu’on possède réellement. Tout le reste, aussi solide qu’il paraisse, n’est jamais qu’un prêt dont on ignore la date d’échéance.

Et la génération 4 ajoute une pièce décisive à cette compréhension, une pièce que je n’avais pas vue venir en posant la question initiale. Si les deux richesses, celle du dehors et celle du dedans, exigeaient le même régime d’effort, croissant avec ce qu’on accumule, le détachement stoïcien ne serait rien d’autre qu’un déplacement de fardeau, on échangerait une inquiétude contre une autre, un coffre à défendre contre une autre vigilance à maintenir. Mais ce n’est pas ce que dit le texte, une fois qu’on va au bout du parallèle. La richesse extérieure exige un effort qui grandit avec elle parce qu’elle expose toujours davantage à mesure qu’elle grossit, plus on a, plus on a à perdre, et cette croissance de l’effort est mécanique, presque proportionnelle. L’introspection, elle, ne connaît pas cette proportionnalité. Une fois acquise, elle ne s’expose à aucune perte de cette nature, elle ne peut pas être volée, elle ne peut pas s’effondrer sous son propre poids. L’effort qu’elle demande reste constant dans le temps, ce n’est jamais un effort défensif contre une menace qui grossit, c’est un effort de reconduction, renouveler chaque jour le choix de revenir à soi. La dissymétrie est là, nette, et elle referme la question du début d’une façon qu’on n’attendait pas : ce n’est pas que l’un des deux chemins soit sans effort, c’est que les deux efforts n’appartiennent tout simplement pas à la même famille.

Mise bout à bout, la chaîne dessine une trajectoire cohérente, même si elle ne s’annonçait pas comme telle au départ. Elle part d’une définition qui déplace le terrain, elle corrige un contresens qui aurait tout fait échouer, elle ferme un raccourci séduisant mais faux, et elle finit par établir que le bien qu’on gagne au bout de ce chemin ne se défend pas comme on défend un trésor. Ce dernier point change concrètement le rapport qu’on peut avoir à sa propre vie intérieure. Si l’introspection demandait un effort croissant, proportionnel à ce qu’elle rapporte, elle finirait tôt ou tard par devenir un fardeau de plus, une charge qui s’ajoute à toutes les autres charges qu’on porte déjà. Mais ce n’est pas ce que dit le texte. L’effort de reconduction, celui de revenir chaque jour à soi, ne grossit jamais avec l’usage qu’on en fait, il reste identique au premier jour comme au millième. C’est une bonne nouvelle rarement formulée ainsi, le seul bien vraiment sûr est aussi le seul dont l’entretien ne s’alourdit jamais.

Ce qui frappe, en reparcourant les quatre générations dans l’ordre, c’est que chacune d’elles répond à une tentation précise de raccourcir le chemin, et que Sénèque referme chaque fois ce raccourci sans jamais nier la difficulté du travail qui reste. La première tentation, c’est de croire que le mot supérieur décrit un niveau à atteindre plutôt qu’un lien à défaire, elle est fermée par la définition même de la fortune comme tout ce que le hasard peut donner ou reprendre, argent, dignités, faveur du peuple, santé, présence des proches, une liste volontairement large qui empêche de réduire le problème à la seule question financière. La deuxième tentation, c’est de confondre le retour à soi avec un repli égoïste, une excuse pour se désintéresser du monde, elle est fermée par la précision entre concentré sur soi et ne dépendant que de lui, deux formulations qui semblent identiques mais qui, une fois distinguées, changent tout le sens de la démarche. La troisième tentation, la plus rusée, c’est d’espérer que le détachement lui-même devienne une martingale, un moyen déguisé d’accumuler davantage, elle est fermée net par l’exemple d’un homme au sommet absolu du pouvoir qui rêve pourtant de tout quitter. La quatrième tentation, enfin, c’est de croire que parce que le chemin intérieur est difficile à emprunter, il serait aussi lourd à porter une fois emprunté, que la difficulté du départ se prolongerait indéfiniment sous forme de fardeau. C’est cette dernière tentation, la plus insidieuse parce qu’elle décourage avant même d’avoir commencé, que la chaîne referme le plus soigneusement.

Ce qui résiste encore

La chaîne, une fois descendue jusqu’à sa quatrième génération, referme la question qu’elle avait laissée ouverte, mais elle en laisse une autre à découvert, plus discrète, que Sénèque lui-même nomme sans la développer. Il ne nous est jamais permis de revenir à nous, écrit-il, même lorsque le hasard nous amène quelque relâche. Cette phrase admet, presque en passant, que le danger réel qui pèse sur l’introspection n’est pas la privation de départ, l’acquisition initiale, mais la négligence continue, l’habitude qui laisse les occupations extérieures reprendre la place par pur automatisme, alors même que rien ne les y oblige plus. Le texte affirme que l’effort de maintien de l’introspection reste constant, jamais croissant, mais il ne dit jamais ce qui se passe quand cette vigilance, précisément parce qu’elle est constante et sans échéance visible, finit par s’émousser sur la durée, par lassitude plutôt que par attaque extérieure. La richesse se perd d’un coup, par le vol ou le revers de fortune, un événement daté qu’on peut identifier. L’intériorité, elle, semble pouvoir se perdre sans qu’aucun événement précis ne le signale, par une lente dérive dont on ne s’aperçoit souvent qu’après coup. Rien dans la chaîne ne dit comment détecter cette érosion silencieuse avant qu’elle ne soit devenue un fait accompli, ni comment distinguer, de l’intérieur, une vigilance qui tient encore d’une vigilance qui n’est déjà plus qu’une habitude vide.

Une deuxième limite tient à ce que la chaîne ne dit jamais rien du point de départ lui-même. Toute la démonstration porte sur l’entretien d’une introspection déjà acquise, sur la manière dont elle se conserve une fois trouvée, mais rien n’explique comment on l’acquiert la première fois, quand elle n’existe pas encore. Sénèque parle d’un homme qui rêve de se dépouiller de sa grandeur, ce qui suppose déjà qu’il sait ce qu’il cherche derrière cette grandeur. Mais pour celui qui n’a jamais fait l’expérience d’un centre de gravité intérieur, qui n’a connu que la dépendance aux événements extérieurs depuis toujours, la chaîne ne dit rien du premier geste, de ce qui déclenche le retour initial vers soi avant même que la question de son maintien ne se pose. L’affranchissement décrit ici présuppose peut-être un affranchissement déjà commencé, et personne, dans cette chaîne, ne dit comment on force la première porte quand on ne l’a encore jamais entrouverte.

Ma synthèse

Être au-dessus de la fortune, si je suis franc, c’est encore la consolation de celui qui n’a pas réussi, pas un état que je vis vraiment. Je tiens le détachement comme un préalable à la réussite matérielle, pas comme son remplacement : je ne m’en sers pas pour me consoler de ne rien avoir. Et sur la question du bout de chaîne, garder son intériorité coûte à mes yeux au moins autant d’efforts que garder une fortune, je dirais même plus. Aujourd’hui, mon centre de gravité, pour être franc, il n’y a que mon bras qui est dedans. Tout le reste est encore dehors.

J’ai cherché comment passer au-dessus de la fortune. J’ai compris que ça ne s’achète pas, ça se déplace : tant que mon centre de gravité est dehors, c’est quelqu’un d’autre qui tient la corde.

— Makaya